"Le rendez-vous amnésique" pièce de théâtre de Céline Hervé-Bazin (1/4)

Marie :
Mais à l’hôpital monsieur. Vous avez eu un accident en rentrant chez vous. Vous avez manqué un virage et votre voiture est tombée dans un ravin. Vous avez eu beaucoup de chance vous savez, car vous n’avez rien ! Rien de cassé je veux dire... Juste des gros bleus et un sacré coup sur la tête !

Paul :
Un accident dites-vous ? C’est étrange... Je me sens pourtant très bien.

Marie :
C’est pour cela que vous avez beaucoup de chance ! Pas d’os cassé, ni de fracture du crâne ou du thorax ! Pas même un oedème ou un tour de rein ! À peine un bleu sur les poignets d’amour !

Paul :
Vraiment ? Montrez-le moi que je le garde en mémoire.

(Marie s’approche)

Marie :
Vous voyez ! Rien ! J’ai dû le confondre avec la lumière.

Paul :
En même temps, je n’aurai pas voulu avoir un bleu d’amour.

Marie :
Pardon ?

Paul :
Rien. Je plaisante... Un bleu sur les poignets d’amour aurait été contrariant pour mon capital séduction, admettez.

Marie :
Certes… Je vais chercher le Docteur. (Un temps) Votre mère est venue ce matin. Elle vous a laissé ces gâteaux et ces fleurs.

Elle les montre posées sur la table à côté de Paul.

Paul :
Chère maman... Elle reviendra ?

Marie :
Elle proposait de venir vous chercher ce soir pour que vous dîniez avec eux.

Paul :
Très bien. Je les appellerai tout à l'heure. (Il sursaute) Quel jour sommes-nous ?

Marie :
Lundi. Lundi 30 janvier.
Paul :
Lundi 30 janvier… Lundi 30 janvier ? Mais j’ai rendez-vous !

Marie :
Rendez-vous ?

Paul :
Oui, rendez-vous. Un rendez-vous très important. Il faut que je parte tout de suite !

Il veut sortir du lit.

Marie :
Ah non ! Vous restez tranquille. Vous ne partirez pas tant que le Docteur ne vous aura pas examiné.

Paul :
Mais j’ai rendez-vous, vous dis-je !

Marie :
Veuillez rester tranquille.

Marie essaie de le tenir.

Paul :
J’ai rendez-vous ! J’ai rendez-vous vous dis-je.

Marie s’arrête brutalement. Paul réussit à se lever. Silence.

Marie :
Vous avez rendez-vous ?

Paul :
Oui.

Marie :
Et avec qui d’abord ? Nous pouvons l’appeler et lui expliquer. Il comprendra votre rendez-vous !

Paul blêmit.

Paul :
Je... J’ai... (Un temps) Je ne sais pas.

Marie :
Vous ne savez pas ?

Paul :
Je ne sais pas avec qui j’ai rendez-vous. Je… (Il lui prend fermement la main) Mais c’est horrible. Je ne me souviens plus ! Je ne sais plus avec qui j’ai rendez-vous. Je sais seulement que si je n’y vais pas, je vais manquer la chance de ma vie, vous m’entendez ! La chance de ma vie !

Marie :
Calmez-vous ! Votre accident vous a sonné monsieur. Il faut reprendre vos esprits et penser à votre santé avant tout.

Paul :
Me calmer ! Me calmer ! Mais comment voulez-vous que je me calme ! J’ai rendez-vous mais je ne sais plus avec qui ! Ma vie est entre les mains de ma mémoire et vous voulez que je me calme ! Mais vous délirez, je ne me calme pas du tout.

Paul fait quelques pas. Silence.

Marie
Excusez-moi de vous poser la question… Mais comment vous appelez-vous ?

Un temps.

Paul :
Je m’appelle… Je m’appelle… Je ne me souviens plus. (Il prend la main de Marie) Je ne me souviens plus. C’est horrible. C’est affreux. Je ne me souviens plus de mon nom. Mais que vais-je devenir ? Que vais-je devenir ?

Marie :
Calmez-vous. Cela arrive souvent.

Paul :
Quoi donc ? D’oublier son nom ? Merci mais j’aurai souhaité que cela ne m’arrive pas ! C’est très frustrant !

Marie :
Mais non ! Vous êtes amnésique c’est tout. Ca va passer. C’est le choc qui a provoqué votre perte de mémoire. Ce n’est pas nécessairement grave. Surtout que vous vous souvenez que vous avez rendez-vous ce soir. Cela montre que l’amnésie n’est que partielle !

Paul :
Partielle ! Partielle ! Amnésie partielle ! Et moi voilà ligoté à ma mémoire et à la vérité ! Vous parlez d’une bonne nouvelle ! Moi. Amnésique partiel, c’est la meilleure ! Je travaille à plein temps, moi Madame !

Marie le regarde sans comprendre.

Paul :
Et comment je m’appelle, moi d’abord, Madame amnésie partielle !

Marie :
Oh ! Et ben si vous le prenez comme ça, moi, je m’en vais. Vous êtes peut-être amnésique mais il faudrait vous souvenir de vos manières, tout de même !

Elle veut sortir.

Paul l’agrippe :
Je vous en supplie, ne me laissez pas seul mademoiselle, je suis amnésique. Je suis amnésique !!!

Marie :
Mais vous êtes fou ! Lâchez-moi ! Lâchez-moi vous dis-je !

Paul la lâche brutalement et s’assoit, blême. Silence.

Marie :
Monsieur… Monsieur. Vous allez bien ?

Paul :
Quel jour sommes-nous ?

Marie :
Rétrograde. C’est une amnésie rétrograde !

Paul :
Rétrograde, moi ? Vous fabulez. Je suis toujours tendance. On est jeune ou on ne l’est pas.
Marie :
Mais non, vous avez des pertes de mémoires post traumatiques et vous ne retenez pas les informations que l’on veut dit maintenant. C’est une perte de mémoire de courte durée, j’en suis certaine. Vous avez de la chance, cela aurait pu être bien pire.

Paul :
Vous êtes Docteur ?

Marie :
Je suis Marie.

Paul :
Alors abstenez-vous donc de tout diagnostic, Marie.

Marie :
Vous pouvez me faire confiance quand il s’agit d’amnésie, je…

Paul :
Où est le Docteur, Marie ?

Marie :
Pardon ?

Paul :
Où est le Docteur, Marie ?

Marie :
Comment savez-vous que je m’appelle Marie ?

Paul :
Vous venez de me le dire. Je ne tenais pas l’amnésie pour maladie contagieuse.

Marie :
Que vous êtes désagréable.

Paul :
Le Docteur va venir ?

Marie :
Si ma compagnie vous importune, vous pouvez le dire tout de suite, je sors immédiatement.

Paul se lève brutalement :
Je dois sortir.

Marie :
Ah non ! Vous allez pas recommencer ! (Elle le bloque)

Paul :
J’ai rendez-vous, vous dis-je !

Marie s’arrête :
Mais à quoi vous jouez ?

Paul :
Mais j’ai rendez-vous, vous dis-je !

Marie :
Et bien… On est pas rendu. Je vais chercher le Docteur.

Paul :
Je viens avec vous.

Marie :
Non. Surtout pas. Vous allez vous asseoir bien gentiment. Et une fois sur votre lit, vous allez vous allonger comme un grand garçon bien sage.

Paul :
Laissez-moi sortir !

Marie s’écarte :
Bien. Je ne vais pas me battre avec vous. Moins vous serez coopératif, plus votre sortie sera retardée.

Paul :
Ne me menacez pas mon cœur, (il passe sa main sur sa joue) cela ne va pas à votre teint.

Paul sort.

Marie :
Oh ! Quel idiot ! (Un temps) Cela ne vous va pas au teint… Mais de quoi je me mêle, monsieur j’ai un rendez-vous ! (Elle s’assoit en soupirant) Pourquoi faut-il que je tombe toujours sur les tarés de l’hôpital ! (Elle soupire et tombe en arrière sur le lit) Marie, petite Marie, tu savais que tu aurais dû être pâtissière ! (Silence. Hina entre quand Marie soupire bruyamment)

Hina :
Et bien… Je vois qu’il a été plus rapide que d’habitude ! (Marie se lève brusquement)

Marie :
Oh ! Vous m’avez fait peur ! Je croyais…

Hina :
Ne vous en faites pas mon petit, je ne dirai rien au Docteur.

Marie :
Oh ! Ce n’est pas ça. (Elle se lève) Je croyais que c’était l’autre taré !

Hina :
L’autre taré ?

Marie :
Oui, le malade avec son rendez-vous urgent et son amnésie partielle. Un fou et pas des moindres !

Hina :
Vous parlez de Paul ?

Marie :
Paul ? (Elle regarde le cahier du patient) Oui. Monsieur Paul Jacques, un vrai fou comme on en fait peu.

Hina :
Oh… Ce serait plus drôle s’il était fou.

Marie :
Pardon ?

Hina :
Paul n’est pas fou. Ce qui est bien dommage…


Marie :
Excusez-moi mais je ne l’ai pas trouvé très sain d’esprit mais bon, avec le coup qu’il s’est pris, c’est peut-être normal… (Hina sourit avec un air moqueur) Et vous êtes qui vous d’abord ?

Hina :
La compagne du fou. Non, pardon ! Celle qui passe de temps en temps. (Marie regarde sans comprendre. Hina tend sa main) Je suis Hina, et vous, vous êtes qui d’abord ?

Marie sert sa main hébétée :
Marie.

Hina :
Marie ? Comme la vierge Marie ?

Marie secoue sa tête :
Non. Marie l’infirmière qui aurait dû être pâtissière, ça m’aurait évité de rencontrer des fous comme…

Hina :
Comme Paul ? Vous pouvez bien le dire mais cela n’a pas beaucoup de sens. Paul n’est pas fou… Il a beaucoup de défauts, peu de qualités. La folie n’en fait pas partie.

Marie :
Vous aussi, vous êtes bizarre.

Hina :
Et vous, vous êtes Marie, l’image de la Sainte Vierge, pure et fraîche jeune fille que Paul a déjà dû séduire… Et voilà l’oiseau parti.

Marie :
Hein ? J’ai rien compris.

Hina :
Une blonde en plus. Les hôpitaux ne sont plus ce qu’ils étaient.

Marie :
Paul est parti chercher le Docteur parce qu’il a un rendez-vous vital ce soir.

Hina :
Un rendez-vous ? Ce soir ?

Paul entre en claquant la porte :
Où est le Docteur ?

Marie :
Je vous avais dis que c’est moi qui devais aller le chercher, Monsieur Jacques.

Paul :
S’il vous plaît mon cœur, appelez-moi Paul.

Marie se racle la gorge :
Paul, nous avons de la compagnie.

Paul se tourne et voit Hina :
Connaît pas.

Marie :
L’amnésie continue.

Paul :
Marie, s’il vous plaît, aidez-moi. J’ai rendez-vous ce soir.

Marie :
Oh non, c’est pas vrai. Voilà qu’il recommence.

Paul :
Mais il est de la plus grande importance ! D’une importance vitale, Marie !

Marie :
Vous devriez en parler avec cette dame, Paul, je suis sûr qu’elle vous aidera.

Paul regarde Hina :
Vous êtes Docteur vous ?

Hina fait non de la tête.

Marie :
Je suis infirmière, si cela peut être utile…

Paul :
Quel est le rapport ?

Marie :
Rustre ! (Un temps) Voyons Paul. Faites un effort. Tâchez de vous souvenir par vous-même. Prenez tout votre temps... Regardez bien cette jeune femme et répondez en fonction de ce que vous dicte votre instinct… (Un temps) Si vous ne vous souvenez de rien… Et bien, ce ne sera pas faute d’avoir essayé.

Paul s’approche de Marie et chuchote :
Mais je suis amnésique Marie, comment voulez-vous que je me souvienne ?

Hina :
Laissez Marie, Paul aura toujours une bonne excuse pour faire croire qu’il m’a oublié.

Marie prend les mains de Paul :
Cherchez au fond de vous-même, Paul. Vous pouvez vous souvenir, faites un effort.

Paul :
Chercher au fond de moi-même ? (Marie acquiesce) Mais Marie, j’ai l’impression que je n’ai jamais su sonder le fond de moi-même par peur de ce que je pouvais y trouver.

Hina :
Et ça ne serait pas joli à voir !

Paul :
Oh toi, tais-toi ! Je t’ai pas demandé ton avis.

Marie :
Paul !

Paul :
Elle m’agace celle-là… Je m’appelle Paul ? (Maire acquiesce. Un temps) Oui. Je me souviens maintenant. Je m’appelle Paul Jacques. (Il regarde Marie) C’est un beau nom... (Il se détache pour se regarder dans le miroir) Paul Jacques. Bonjour. (Un temps. Il passe sa main sur ses joues.) Il faut que je me rase. Elle n’aime pas quand j’ai les joues rêches.

Marie et Hina le regardent s’engouffrer dans la salle de bain.

Hina :
J’avoue qu’il me l’a jamais faite celle-là.

Marie :
Paul. Paul !

Paul sort :
Quoi !

Marie :
Nous n’avons pas terminé !

Paul :
Mais terminé quoi ? Vous m’agacez.

Marie :
Asseyez-vous sinon, pas de Docteur ?

Paul :
Vous me menacez encore ! Vous êtes une vraie… Ah, si j’étais seul, je m’occuperais de vous et plus vite qu’il ne faut de temps pour le dire.

Hina :
C’est certain, sa mémoire revient au galop.

Paul s’arrête :
Bêcheuse. Tu es une bêcheuse. Vous savez quoi Marie ?

Marie :
Hum ?

Paul :
Ca marche votre méthode.

Marie :
Laquelle ?

Paul :
Chercher au fond de soi-même.

Marie :
Vraiment ?

Paul :
Quand je regarde cette femme et que je cherche dans le fond de ma mémoire, je sais que je me suis menti à son sujet au cours de ces dix dernières années.

Marie :
Menti ?

Paul :
Et cela ne me donne pas du tout envie de retrouver la mémoire.

Hina :
Et bien merci. Un vrai homme qu’on a là, que je vous dis…

Paul :
A moins que…

Silence.

Marie :
A moins que ?

Paul (à Hina) :
Non, tu n’es pas ma femme.

Hina :
Je ne suis pas ta femme. C’est évident.

Paul :
Tu es celle avec qui tu partages ton quotidien.

Hina :
Correction jeune homme. Selon vos propres dires, je suis celle « qui passe de temps en temps ».

Paul :
Mais nous habitons ensemble ?

Marie applaudit :
Il se souvient.

Paul sur le même ton :
Une grande maison sur une colline perdue près d’un village. Un chien garde le jardin, il aboie toujours quand je rentre le soir sauf…

Silence.

Hina :
Sauf quand tu rentres tard. Tu en as fait ton complice de virées tardives soi disant pour travailler…

Silence.

Paul :
Tu sais que je ne t’aime pas.

Silence.

Hina :
Tu ne m’aimes pas ?

Paul :
Je t’ai aimé, mais je ne t’aime plus. Je te respecte.