Hina :
Soit ?
Paul :
La mort les sépare.
Marie :
Vous dites de si belles choses, Monsieur Jacques, c’est désarmant.
Hina :
Et l’autre doit attendre pour rejoindre son âme dans l’univers avant de se séparer à nouveau.
Paul :
Je t’en avais déjà parlé alors ?
Hina :
Non. Mais c’est une conviction qui me semble naturelle chez toi et que l’on retrouve dans tes pièces.
Paul :
Dans mes pièces ?
Hina :
Oui. Tu écris Paul. Des pièces de théâtre. Elles parlent toutes d’amour.
Marie (à Paul) :
Vous écrivez ? C’est vrai ? Vous écrivez des pièces d’amour ?
Paul :
J’écris. Oui, mais pas que sur l’amour. Mes pièces parlent de la vie, de la mort et de l’amour à travers le temps. Celui qui a plusieurs visages…
Hina :
Celui qui a plusieurs corps de femmes, comme celles que tu vas conquérir sans état d’âmes pour les délaisser... En dépit de la vie que tu partages avec moi.
Paul :
Tu es dure. Je ne suis pas de ces hommes qui jouent. J’établis toujours les règles quand j’aime et je n’ai qu’une seule âme. Elle m’attend ce soir.
Hina :
Pardon ?
Marie :
L’amnésie lui revient.
Paul :
J’ai rendez-vous ce soir.
Hina :
Encore ce rendez-vous.
Marie :
Vital qu’il dit.
Hina :
Et moi qui croyais que l’on avançait ici en dépit des yeux étoilés de mademoiselle.
Marie :
Hé ! Je ne vous permets pas.
Hina :
Ne me dites pas que vous n’en pincez pas pour lui maintenant, même un tout petit peu (Marie rougit. Hina soupire) Les poètes… Paul a très bien compris combien écrire pouvait lui amener toutes les conquêtes qu’il pouvait désirer.
Paul se lève :
Tu voulais désespérément un enfant.
Hina :
La mémoire revient au galop, les reproches aussi.
Paul :
Je me souviens. J’aimais la Polynésie. Tu étais la Polynésie.
Hina :
Je n’en étais que l’image.
Paul :
Et nous nous sommes aimés dans un rêve.
Hina :
Une petite fille est née de cet amour, tu te souviens ?
Paul :
J’étais avec Hélène. J’élevais Alexandre à ses côtés… Et tu es tombée enceinte.
Hina :
Tu la trompais depuis tant d’années… Où était l’amour dans cette union ?
Paul :
Où est notre amour, aujourd’hui, Hina ?
Hina :
Loin. Aussi loin que ton rendez-vous vital de ce soir.
Marie :
Ca devient pathétique votre histoire.
Paul :
Sortez Marie.
Marie :
Pardon ?
Hina :
Sortez.
Marie :
Mais… (Elle regarde Paul)
Paul :
S’il vous plait, sortez.
Elle sort.
Silence.
Paul :
Hina, cet enfant, il est ma vie aussi, c’est pour cela que je l'aimerai et que je la respecterai éternellement. C’est pour cela que je ne peux pas te quitter. J'aime trop cet enfant que tu m'as donné. J’ai trop souffert de la séparation avec Alexandre et tu le sais.
Hina :
Je le sais.
Silence.
Paul :
Tiaré. Tiaré, ma fille. Ma petite fille de cinq ans. Celle qui partira avec moi car elle doit connaître ce qu’était mon enfance. Alexandre connaît la passion du théâtre et j'essaie de lui enseigner… Tiaré, elle, connaîtra mes racines.
Hina :
Nous partirons.
Paul :
Non. Je partirai, tu resteras.
Hina :
Je ne te laisserai pas l’emmener loin de moi.
Paul :
Je t’ai laissé me séparer d’Alexandre.
Hina :
Par amour.
Paul :
Par amour, tu me laisseras retrouver celle qui m’attend ce soir.
Hina :
Personne ne t’attend ce soir.
Paul :
Si. Ma femme.
Hina se lève.
Hina :
Ton amnésie te joue des tours. Tu t’inventes des souvenirs. Tu t’inventes une vie.
Paul :
C’est pourtant la vérité. Il fallait que tu connaisses la vérité un jour ou l’autre. Je devais te la dire. Je ne voulais pas que cela se passe comme ça, crois-moi.
Hina :
Je ne te crois pas.
Paul :
J’ai rendez-vous ce soir !
Paul se met face à Hina.
Hina
Je ne te crois pas !
Elle se détourne.
Paul :
Je suis peut-être amnésique Hina, mais je sais. Ca, au moins, je le sais. J’ai rendez-vous ce soir. (Un temps. Il s’assoit et sourit comme un enfant émerveillé) Je le vois déjà. Elle est si belle.
Hina :
Tu m’inquiètes Paul.
Paul :
Il n’y a aucune raison de s’alarmer. Ce soir, je retrouve mon ange et mon démon, mon paradis et mon enfer, mon bonheur et ma souffrance. Elle est ma perle et mon épine, elle irradie de lumière et d’ombre… Je pars à sa rencontre. Ce soir.
Hina :
Paul, tu avais bu hier ?
Paul :
Tu sais que je ne bois pas ou très peu. Je ne sais plus ce qui s’est passé hier, quand j’ai manqué ce virage, mais je n’avais pas une goutte d’alcool dans mon sang, je peux te l’assurer.
Hina:
Et tu n’as pas non plus cherché à…
Silence.
Paul :
Quoi ? À rentrer dans l’arbre ? Mais ça ne va pas Hina ! Tu ne crois tout de même pas que je cherche à mourir avec ma vie et tout ce que j’ai ! Avec le bonheur dans lequel je vis ! Ah ! Non, non, non ! Et puis, j’en voudrais au destin et à l’univers de m’arracher à la vie maintenant que j’ai trouvé mon âme. J’ai eu de la chance et je peux te dire que j’ai bien compris la leçon. Il faut que je la retrouve ce soir ! Absolument ! (Il se lève) Ah ! Me voilà stressé de nouveau. Cela ne m’arrive jamais pourtant.
Hina :
Tu me dégoûtes.
Elle sort.
Paul :
Oui. Ca aussi, je le savais déjà… (Un temps) Et pourtant, j’ai rendez-vous ce soir. (Il se tourne vers le public) Ce soir, j’ai rendez-vous. Rendez-vous avec ma vie, avec ma mort, avec mon amour à travers le temps. Je retrouve mon âme ce soir.
Marie entre :
J’ai vu Hina sortir.
Paul :
Elle pleurait ?
Marie :
Je crois oui.
Paul :
Elle comprend.
Marie :
Elle comprend quoi ?
Paul :
Toi non plus, tu n’as toujours pas compris ?
Marie :
Comprendre quoi exactement ?
Paul :
Que j’ai perdu la mémoire ! Et que je ne me souviens ni de son nom, ni de son numéro de téléphone ! Je sais seulement que je dois la retrouver ! Ce soir !
Marie :
Mais qui ? Votre femme ?
Paul :
Mon âme ! Mon ange ! Ma belle ! Celle qui est descendue de l’univers pour m’apporter cette moitié de vie qui me manque ! Celle qui me dit ce qui est sucré quand je lui dis ce qui est salé. Celle qui me sourit quand je pleure, celle qui me donne la vie et qui m’offre la mort ! Celle qu m’a donné un endroit où vivre sans me sentir ni emprisonné, ni délaissé, ni incompris… Elle ! Elle qui fait que je suis Polynésien, que je suis Egyptien. Elle, l’Atlantique et moi, le Pacifique. Elle. Elle. Elle. Elle qui me répète ces mots qui ne me lassent jamais. Elle illumine comme le ciel et elle illustre les nuages... Comme son prénom.
Hina entre. Elle a les joues rouges.
Hina :
Paul, je ne sais pas si tu délires à cause de ton accident ou si ce que tu dis est réel mais laisse-moi t’avertir, Paul... Ne deviens pas déraisonnable. Tu as cette tendance à t’emballer comme un cheval fou qui, après une course démente, s’aperçoit qu’il a couru, aveuglé par le soleil. Je ne voudrais pas que tu tombes une nouvelle fois, tu n’as plus vingt ans.
Paul :
Je n’ai plus vingt ans. Si mes yeux ont été aveuglés, aujourd’hui, ils voient clair. Ils savent regarder avec feu à travers une fenêtre de glace qui lui renvoie raison et espoir pour l’amour, le vrai, l’unique… Celui qu’une âme cherche pendant toute sa vie. Peu d’yeux ont la chance de pouvoir la regarder sans se brûler la rétine. Mon esprit est très clair, Hina. J’ai rendez-vous ce soir. C'est une chance à ne pas manquer...
Hina :
Oui, mais n’oublie pas ceux qui t'entourent et t'aiment.
Paul :
Oui. Mes deux enfants, leurs mères que je respecte, mes parents, ma famille, mon travail… Si mon âme arrive enfin dans mon monde, je ne le changerai pas pour elle. Elle le sait bien car elle a son monde également et elle ne le changera pas pour moi.
Hina :
Je ne vois pas comment vous pourrez jamais vivre ensemble.
Paul :
Nous ne changerons rien, nous adapterons tout. Nous sommes lucides. Si elle est une chance pour moi, je suis aussi la sienne.
Hina éclate en sanglots :
Comment peux-tu me dire des choses pareilles. Tu est un monstre.
Marie :
Calmez-vous Hina. Venez. Il vaut mieux que vous sortiez d’ici. Il vaut mieux… Venez.
Marie et Hina sortent.
Paul (devant le miroir) :
Tu descends du ciel mon ange. Comme ton prénom si pur et si simple. Il veut dire « cristal » en latin et il éclaire comme de l’eau. Je me souviens maintenant. Tu me l’as expliqué car je me faisais appeler le vent quand tu étais mon ciel. Tu es descendue du ciel pour éclairer ma vie compliquée et tu m’as appris à la rendre si simple. Et regarde-moi aujourd’hui. Je découvre petit à petit celui que je suis, je sais que tu es tout et pourtant, je n’arrive pas à retrouver ni toi, ni ton nom. Dans ces moments-là, je n’arrive toujours pas à me souvenir de moi. Je suis encore amnésique sans toi, mon amour.
Marie entre.
Marie :
Et vous êtes en train de vous regarder dans le miroir !
Paul :
Que devrais-je faire ?
Marie :
Tourner comme lion, regretter comme un homme, vous en vouloir comme un être humain.
Paul :
Vous êtes belle Marie.
Marie :
Et votre femme, Paul ?
Paul :
Dire des compliments à une femme ou un homme n’est pas contradictoire avec son cœur. Je dis ce que je pense, sans m’en cacher car s’en cacher, c’est devenir infidèle. Je préfère vous complimenter pour mieux penser à elle.
Marie :
Ecoutez-vous ! Vous rejetez Hina pour une femme qui n’existe que dans votre mémoire d’amnésique et vous me draguez une fois seuls.
Paul :
Je ne suis pas amnésique.
Marie :
Tiens, la mémoire vous est revenue maintenant ?
Paul :
Je n’ai pas inventé ce rendez-vous.
Marie :
Vous êtes un sacré salop.
Paul :
Je veux voir le Docteur maintenant Marie.
Marie :
Il ne mérite pas de soigner quelqu’un comme vous.
Paul :
Je me passerai de commentaires si j’étais vous.
Marie :
Bien. Et que lui voulez-vous au Docteur, qu’on évite de perdre du temps.
Paul :
Je veux mon téléphone.
Marie :
Pardon ?
Paul :
Je veux mon téléphone.
Marie :
J’avais bien entendu.
Paul :
Oui ! Mon portable ! Je veux mon téléphone portable. Il doit forcément y avoir son nom. (Un temps) Je lui ai forcément écrit un message, je lui en écris tous les jours car je ne peux pas toujours l’appeler. À cause d’Hina... Pour ne pas la faire souffrir.
Marie :
Pour ne pas la faire souffrir et regardez ce que vous avez fait. Apprendre la vérité comme ça.
Paul :
Je ne veux pas la faire souffrir.
Marie :
En lui mentant ? En lui cachant que vous avez une femme et en vivant avec elle… Vous ne croyez pas que ça allait pas arriver un jour, ce grand déballage sordide de la vérité ?
Paul :
Vous aviez raison.
Marie :
J’avais raison ?
Paul :
Elle ne peut pas être ma femme. (Un temps) Elle n’est pas ma femme, elle n’aurait jamais voulu… Je ne suis pas une promesse d’avenir pour elle. Je suis seulement son tout et son rien. Je ne suis… (Un temps) Elle ne voudra jamais… À moins que ce soit moi qui ne veuille pas. Je ne sais pas. (Il regarde Marie et lui sourit) Elle est la femme derrière l’homme que je suis. Elle est ma moitié. Sans elle, mon corps ne fonctionne pas.
Marie :
Vous êtes malade sans elle, c’est ça ?
Paul :
Je suis malade avec elle, mais elle est aussi ma cure et mes médicaments. Elle est mon poison et mon antidote. Quand elle n’est pas là, c’est mécanique, mon corps ne fonctionne plus.
Marie :
Ecoutez-vous… Sans sentiments, sans remords et dans une forme éblouissante, comme si rien n’était arrivé.
Paul :
C’est parce qu’elle est au fond de moi, Marie. Elle est au cœur du cœur de mon cœur… Mon cœur.
Marie :
Je n’ai jamais rencontré quelqu’un comme vous.
Paul :
Alors allez chercher un appareil pour immortaliser le moment. Et ramenez-moi mon téléphone en même temps, je vous prouverai que je suis aimé d’une femme et que je lui suis fidèle car je l’aime.
Marie :
Cela suffira-t-il, Paul ? Cela suffira-t-il à votre culpabilité ? A vos mensonges ? Cet amour suffira-t-il ?
Paul :
Ne vous prenez pas pour une adulte Marie, ces paroles arrachent votre bouche d’enfant innocente.
Marie :
Naïve Marie, hein ? Naïve ? Naïve au point de se plonger dans vos bras ? Hein ? Paul l’auteur de théâtre. (Elle se plaque contre lui) Paul, l’amnésique qui oublie les femmes et la vie pour s’en inventer une toute nouvelle. Dommage, Paul… Marie vous aimait, elle aussi. Elle a grandit en vous voyant parler à Hina. Et voilà que vous avez tout gâché. A nouveau. (Elle se détache) Adieu l’amnésique.
Elle sort.
Silence.
Paul se met face au miroir :
Elle s’appelle Claire. C’est un cristal pur descendu du ciel, comme son prénom. Elle me l’a expliqué un jour. Claire, du latin « clarus » qui veut dire clair, illustre et brillant. Les Claires éclairent comme des cristaux purs. Et elles éclairent l'univers. Elle est si lumineuse, Claire. Elle me rappelle l’eau quand je suis le vent. (Il tend la main vers le miroir) Claire. (Il baisse son bras et soupire. Il marche la tête baissée) Je ne suis pas indifférent. Je ne suis pas coupable. Je ne suis pas innocent pour autant… Mais cette vie. Cette vie qui m’enferme, qu’aurai-je dû en faire ? La supporter et ne plus respirer ? Claire est mon souffle. Claire me donne la vie, vous comprenez ça ? Marie, Hina ou Hélène ? Vous ne comprenez jamais. (Paul soupire et s’allonge sur le lit) La première fois que je t’ai fait l’amour, tu as pleuré. Tu m’as expliqué que tu pleurais de souffrances d’amour, celles qui réveillent le cœur. Elles le martèlent de douleurs si fortes que tu soupires de bonheur... C’est parce que les sens sont heureux et en effusion que chaque battement de ton coeur fait mal. C’est une souffrance d’amour... Et tes yeux étaient si joyeux dans leurs larmes, ils brillaient… Tu es si belle. (Un temps) Mais pourquoi je n’arrive pas à revoir ton visage ? Il est si doux, comme ta peau. Ta peau est si tendre qu’elle écorche mes doigts quand je te caresse. Tout m’apaise en toi. Ton énergie, ta vie, ta passion dévorante et tes regards si sereins. Ils se posent sur moi et je suis nu. (Un temps) Je suis si petit face à toi et je suis géant car je peux tout et je ne peux rien quand tu es là. Et quand tu n'es pas là. Je…
Marie entre.
Marie :
Votre téléphone est tombé à l’eau.
Paul se relève :
A l’eau ?
Marie :
A l’eau.
Paul :
Mais comment ?
Marie :
Votre voiture s'est arrêtée dans un ravin marécageux. Quand les pompiers ont sorti votre corps, votre portable est tombé. Ils l’ont repêché, mais il ne fonctionne plus.
Paul :
Marie, annoncez-vous la mort de vos patients avec autant de détachement et autant de détachement ?
Marie :
Non.
Paul :
Car je vous assure que pour moi, cette nouvelle est le synonyme d’une mort… Celle du dernier espoir de retrouver son nom avant ce soir.
Marie :
Je suis distante mais pas inhumaine… Je ne tolère pas ce que vous représentez.
Paul :
Vous avez pris le parti d’Hina, toutes les femmes le font.
Marie :
Solidarité féminine.
Paul :
Et si je vous donnais ma version de l’histoire ?
Silence.
Marie :
Que changerait-elle ?
Paul :
La vérité.
Marie :
Les faits sont là. Vous vivez avec Hina et vous êtes marié à une autre femme.
Paul :
Claire.
Marie :
Elle a un prénom désormais.
Paul :
Claire, comme l’eau claire.
Marie :
Et il vous est revenu, comme ça ? Ou vous avez choisi le prénom le plus banal qui soit après Marie qui était déjà pris ?
Paul :
Elle s’appelle Claire. Elle a 21 ans.
Marie :
Jeune et jolie en plus. Pourquoi se priver, hein ?
Paul :
Oui, je sais. Je suis un homme de quarante ans et je fréquente une jeune femme qui en a vingt et un. Je suis un vampire malsain qui croque les jeunes filles pour les délaisser tel un Don Juan sans morale.
Marie :
Je ne l’aurai pas mieux dit moi-même. Vous faites des progrès.
Paul :
Je sais. Ce n’est pas vous qui le dites mais c’est ce que pensent les gens, quand ils voient notre couple. Cette fille-là l’aime pour son argent ou a un problème avec son père, genre complexe d'Oedipe ou je ne sais quelle autre explication psychologique. Et celui-là, regardez-le... C'est un salop obsédé à coucher avec une jeune femme et à lui faire miroiter des rêves d'une vie nouvelle quand il la laissera enceinte, désespérée et reniée par ses parents. Cela existe encore, des voyous comme ça et elle appartient à une de ces familles qui n’accepte pas l’amour avant le mariage. Une de ces familles qui n’acceptera pas les hommes comme moi… Libre, heureux, sans complexe.
Marie :
Elle ne vous a jamais présenté à sa famille ?
Paul :
Et moi non plus. Nous vivons dans un monde secret et hors du temps. Très peu savent pour nous. Je crois qu’une ou deux de ses amies savent. Moi, personne ne sait… Mais je crois que ma mère a deviné. (Soupir) Et pourtant, ce n’est pas moi. C’est pour cela aussi, qu’elle m’aime. Le qu’en dira-t-on ? Ça lui est égal ! Elle dit que ceux qui ne sont pas capables de comprendre ce qu’est l’amour et ne sont pas heureux. Il vaut mieux les plaindre que de les écouter. Elle veut seulement aimer. Mon ange est si pur et simple. Tout est facile pour elle. Évidemment, elle est jeune, pleine d’illusions, mais elle a les pieds sur terre. (Un temps) Quand elle m’a serré dans ses bras la première fois, elle tremblait. Puis elle a posé ses lèvres sur les miennes. Elle voulait un baiser doux quand je voulais la manger, la dévorer. Je lui ai mouillé ses lèvres, la pauvre essayait de cacher qu'elle avait été déçue par ce premier baiser empressé. Depuis, elle m’a appris à dompter le temps et me transporte dans mes assauts d’amour. Elle me demande des baisers qui ne s’arrêtent jamais… Ceux qui nous emmènent hors du temps. Elle m’y offre la suavité et la volupté dans la passion... Je n’avais jamais connu ça avant. (Soupir) Il faut que je me souvienne Marie. Il faut que je me souvienne !
Marie radoucie :
Laissez le temps faire. (Elle soupire et s’assoit sur une chaise) Le temps fait tout.
Paul :
Faites attention Marie, vous vous attachez à moi. Cela s’entend dans votre voix.
Marie :
Peut-être que j’ai envie d’écouter ta version de l’histoire… (Elle chuchote) Quelle est-elle ?
Paul :
Elle est compliquée.
Marie se lève :
Perdu.
Paul :
Pardon ?
Marie :
La vérité est toujours simple, la moralité encore plus.
Paul :
La moralité ?
Marie :
Comment avez-vous rencontré votre femme ?
Silence.
Paul se lève et fait face au public :
C’était un samedi. Elle portait une robe blanche. Elle sentait les fleurs du marché. Des roses. (Un temps. Hina entre avec un bouquet de roses rouges dans les bras) Elle voulait acheter un grand bouquet de roses rouges et elle s’est griffée le doigt en les choisissant. (Un temps) Elle portait une robe blanche qui flottait dans le vent et des chaussures à lanières et quand (Il se retourne souriant et voit Hina habillée à l’identique) Et quand…
Hina :
Et quand ?
Paul :
Quand je suis passé près d’elle, elle a murmuré un son muet aussi sensuel que l’odeur des fleurs.
Hina :
C’était un samedi comme les autres. Le soleil tombait sur le tissu des échoppes et le monde riait de la chaleur clémente du printemps qui commençait.
Paul :
La lumière a éclairé ses yeux verts. Si verts, ses yeux.
Hina :
Verts ? Ils étaient verts cette fois-ci ?
Marie :
Je vais chercher un vase.
Hina :
Faites donc.
Elle sort.
Silence.
Paul :
Claire a les yeux verts.
Hina :
Elle s’appelle Claire alors ?
Paul :
Claire Jacques. Madame Jacques. Elle a les joues roses quand elle sourit.
Hina pose les fleurs sur le lit :
La belle enfant.
Paul :
Nous nous sommes rencontrés ?
Hina :
Sur le cours Saleya. C’est samedi matin le marché à Nice.
Paul :
Tu portais ?
Hina :
Une robe blanche en dentelle brodée par ma grand-mère.
Paul :
Tu avais 21 ans ?
Hina rit :
Non… J’avais 28 ans. Pourquoi crois-tu qu’il m’ait pris une envie d’enfant 5 ans après ?
Paul :
J’ai trompé Hélène pendant 5 ans.
Hina :
Tu n’as jamais vraiment été avec Hélène.
Paul :
Je suis rentré de Polynésie. J’ai commencé à travailler à Nice.
Hina :
Puis tu as déménagé.
Paul :
Sauf qu’Hélène était enceinte.
Hina :
Ton père t’a obligé à revenir à Nice pour t’occuper d’elle.
Paul :
Je passais mon temps à voyager à l’époque.
Hina :
Puis, tu t’es installé.
Paul :
Cinq ans après, j’ai trouvé un autre travail et tu as pris celui que j’occupais.
Hina :
C’est comme ça que tout a commencé.
Paul :
Tu étais tellement pleine d’illusions.
Hina :
Mais je n’étais pas la seule que tu voyais.
Paul :
Tu as perdu ta joie de vivre.
Hina :
Tu courrais partout et tu me disais tous ces mots…
Paul :
Tu m’as fait des reproches.
Hina :
J’ai réussi à te rendre fidèle pourtant.
Paul :
Tu m’as enfermé dans ton modèle de vie et de routine.
Hina :
Je voulais une vie. Une vie avec toi.
Paul :
J’ai rencontré Claire à un Symposium.
Hina :
Tu m’en as toujours voulu d’être tombée enceinte.
Paul :
Elle portait une veste crème et une jupe noire qui volait dans les airs.
Hina :
Tu ne me voulais pas dans ta vie et je t’aimais.
Paul :
Elle m’a regardé, elle était surprise.
Hina :
Que devais-je faire ?
Paul :
Si surprise. Moi, avec mes quarante ans marqués sur mon visage… Je lui plaisais.
Hina (à Paul) :
Qu’aurai-je du faire ?
Paul :
Tu m’as apporté des fleurs ?
Hina :
Elles viennent du bureau.
Paul :
Du bureau ?
Hina :
Envoyé par ton patron mais il y a une multitude de cartes. (Hina sort les cartes de sa veste) Tiens, c’est pour toi.
Paul :
Merci.
Hina :
Tu travailles pour un centre de recherche sur la mer.
Paul regarde toutes les cartes :
J’ai tant d’amis ?
Hina :
Tu es populaire mais tu as très peu de confidents. Tu es un solitaire social.
Paul :
Et je ne me confie qu’à mon père, pas vrai ?
Hina :
Ton père a la maladie d’Alzheimer, tu ne peux plus beaucoup te confier désormais.
Paul :
Alors, avec qui je me confie ?
Hina :
Tu as des fidèles, mais tu es un éternel décalé.
Paul :
Je n’y peux rien si les gens ne comprennent pas et ne veulent pas comprendre.
Hina :
Tu ne cherches pas à te faire comprendre.
Paul :
Ils m’évitent car je leur tends un miroir qui leur renvoie une vérité qu’ils préfèrent ignorer. Je pensais que l’enfance passée dans une autre culture m’avait apportée cette richesse, mais elle est dans votre regard. Tout le monde ne naît pas avec, qu’il grandisse à l’étranger ou pas.
Hina :
L’amnésie ne t’a pas changé… Tu assène des vérités creuses que tu es le seul à comprendre. Tu es persuadé qu’il s’agit là des paroles d’une connaissance sage que tu es le seul à connaître. Tu es bien là, égal à toi-même.
Paul :
Égal à moi-même car on ne peut pas échapper à soi-même… On a beau essayer, parcourir le monde et les corps, on revient toujours sur le même soi. Invariable tel au temps.
Hina :
Invariable tel au temps. Eternel amoureux, éternel amant.
Paul :
Elle n’est pas amoureuse de moi. Elle ne veut pas que je sois amoureux d’elle non plus. Elle dit qu’être amoureux, cela devient ennuyeux et qu'on se quitte. On est amoureux des autres. Nous, elle veut seulement qu’on s’aime.
Hina :
Qu’on s’aime ? Ce mot perd tout son sens dans ta bouche.
Paul :
Que veux-tu Hina ?
Hina :
Je voudrais rire.
Paul :
Souris pour commencer, le rire viendra après.
Hina :
Comment fais-tu ?
Paul :
Quoi donc ?
Hina :
Pour être toujours optimiste. Pour glisser sur les choses. Pour rire, encore et toujours. Malgré tout.
Paul :
Je suis un optimiste de la vie. Je viens de frôler la mort. Je me suis foutu dans un arbre et un ravin à la fois ! Je suis un accidenté chanceux que la mort a frôlé alors je me suis rempli de vie pour l’offrir à ceux qui sont autour de moi. Quoi de plus normal quand on vous offre cette chance-là ! C’est un devoir de rayonner comme celui qui répand la parole. Jacques Prévert disait : « vous vous devez d’être heureux, au moins pour montrer l’exemple ». Paul Jacques dit : « Quand on est heureux, on se doit de montrer le bonheur pour donner l’exemple ».
Soit ?
Paul :
La mort les sépare.
Marie :
Vous dites de si belles choses, Monsieur Jacques, c’est désarmant.
Hina :
Et l’autre doit attendre pour rejoindre son âme dans l’univers avant de se séparer à nouveau.
Paul :
Je t’en avais déjà parlé alors ?
Hina :
Non. Mais c’est une conviction qui me semble naturelle chez toi et que l’on retrouve dans tes pièces.
Paul :
Dans mes pièces ?
Hina :
Oui. Tu écris Paul. Des pièces de théâtre. Elles parlent toutes d’amour.
Marie (à Paul) :
Vous écrivez ? C’est vrai ? Vous écrivez des pièces d’amour ?
Paul :
J’écris. Oui, mais pas que sur l’amour. Mes pièces parlent de la vie, de la mort et de l’amour à travers le temps. Celui qui a plusieurs visages…
Hina :
Celui qui a plusieurs corps de femmes, comme celles que tu vas conquérir sans état d’âmes pour les délaisser... En dépit de la vie que tu partages avec moi.
Paul :
Tu es dure. Je ne suis pas de ces hommes qui jouent. J’établis toujours les règles quand j’aime et je n’ai qu’une seule âme. Elle m’attend ce soir.
Hina :
Pardon ?
Marie :
L’amnésie lui revient.
Paul :
J’ai rendez-vous ce soir.
Hina :
Encore ce rendez-vous.
Marie :
Vital qu’il dit.
Hina :
Et moi qui croyais que l’on avançait ici en dépit des yeux étoilés de mademoiselle.
Marie :
Hé ! Je ne vous permets pas.
Hina :
Ne me dites pas que vous n’en pincez pas pour lui maintenant, même un tout petit peu (Marie rougit. Hina soupire) Les poètes… Paul a très bien compris combien écrire pouvait lui amener toutes les conquêtes qu’il pouvait désirer.
Paul se lève :
Tu voulais désespérément un enfant.
Hina :
La mémoire revient au galop, les reproches aussi.
Paul :
Je me souviens. J’aimais la Polynésie. Tu étais la Polynésie.
Hina :
Je n’en étais que l’image.
Paul :
Et nous nous sommes aimés dans un rêve.
Hina :
Une petite fille est née de cet amour, tu te souviens ?
Paul :
J’étais avec Hélène. J’élevais Alexandre à ses côtés… Et tu es tombée enceinte.
Hina :
Tu la trompais depuis tant d’années… Où était l’amour dans cette union ?
Paul :
Où est notre amour, aujourd’hui, Hina ?
Hina :
Loin. Aussi loin que ton rendez-vous vital de ce soir.
Marie :
Ca devient pathétique votre histoire.
Paul :
Sortez Marie.
Marie :
Pardon ?
Hina :
Sortez.
Marie :
Mais… (Elle regarde Paul)
Paul :
S’il vous plait, sortez.
Elle sort.
Silence.
Paul :
Hina, cet enfant, il est ma vie aussi, c’est pour cela que je l'aimerai et que je la respecterai éternellement. C’est pour cela que je ne peux pas te quitter. J'aime trop cet enfant que tu m'as donné. J’ai trop souffert de la séparation avec Alexandre et tu le sais.
Hina :
Je le sais.
Silence.
Paul :
Tiaré. Tiaré, ma fille. Ma petite fille de cinq ans. Celle qui partira avec moi car elle doit connaître ce qu’était mon enfance. Alexandre connaît la passion du théâtre et j'essaie de lui enseigner… Tiaré, elle, connaîtra mes racines.
Hina :
Nous partirons.
Paul :
Non. Je partirai, tu resteras.
Hina :
Je ne te laisserai pas l’emmener loin de moi.
Paul :
Je t’ai laissé me séparer d’Alexandre.
Hina :
Par amour.
Paul :
Par amour, tu me laisseras retrouver celle qui m’attend ce soir.
Hina :
Personne ne t’attend ce soir.
Paul :
Si. Ma femme.
Hina se lève.
Hina :
Ton amnésie te joue des tours. Tu t’inventes des souvenirs. Tu t’inventes une vie.
Paul :
C’est pourtant la vérité. Il fallait que tu connaisses la vérité un jour ou l’autre. Je devais te la dire. Je ne voulais pas que cela se passe comme ça, crois-moi.
Hina :
Je ne te crois pas.
Paul :
J’ai rendez-vous ce soir !
Paul se met face à Hina.
Hina
Je ne te crois pas !
Elle se détourne.
Paul :
Je suis peut-être amnésique Hina, mais je sais. Ca, au moins, je le sais. J’ai rendez-vous ce soir. (Un temps. Il s’assoit et sourit comme un enfant émerveillé) Je le vois déjà. Elle est si belle.
Hina :
Tu m’inquiètes Paul.
Paul :
Il n’y a aucune raison de s’alarmer. Ce soir, je retrouve mon ange et mon démon, mon paradis et mon enfer, mon bonheur et ma souffrance. Elle est ma perle et mon épine, elle irradie de lumière et d’ombre… Je pars à sa rencontre. Ce soir.
Hina :
Paul, tu avais bu hier ?
Paul :
Tu sais que je ne bois pas ou très peu. Je ne sais plus ce qui s’est passé hier, quand j’ai manqué ce virage, mais je n’avais pas une goutte d’alcool dans mon sang, je peux te l’assurer.
Hina:
Et tu n’as pas non plus cherché à…
Silence.
Paul :
Quoi ? À rentrer dans l’arbre ? Mais ça ne va pas Hina ! Tu ne crois tout de même pas que je cherche à mourir avec ma vie et tout ce que j’ai ! Avec le bonheur dans lequel je vis ! Ah ! Non, non, non ! Et puis, j’en voudrais au destin et à l’univers de m’arracher à la vie maintenant que j’ai trouvé mon âme. J’ai eu de la chance et je peux te dire que j’ai bien compris la leçon. Il faut que je la retrouve ce soir ! Absolument ! (Il se lève) Ah ! Me voilà stressé de nouveau. Cela ne m’arrive jamais pourtant.
Hina :
Tu me dégoûtes.
Elle sort.
Paul :
Oui. Ca aussi, je le savais déjà… (Un temps) Et pourtant, j’ai rendez-vous ce soir. (Il se tourne vers le public) Ce soir, j’ai rendez-vous. Rendez-vous avec ma vie, avec ma mort, avec mon amour à travers le temps. Je retrouve mon âme ce soir.
Marie entre :
J’ai vu Hina sortir.
Paul :
Elle pleurait ?
Marie :
Je crois oui.
Paul :
Elle comprend.
Marie :
Elle comprend quoi ?
Paul :
Toi non plus, tu n’as toujours pas compris ?
Marie :
Comprendre quoi exactement ?
Paul :
Que j’ai perdu la mémoire ! Et que je ne me souviens ni de son nom, ni de son numéro de téléphone ! Je sais seulement que je dois la retrouver ! Ce soir !
Marie :
Mais qui ? Votre femme ?
Paul :
Mon âme ! Mon ange ! Ma belle ! Celle qui est descendue de l’univers pour m’apporter cette moitié de vie qui me manque ! Celle qui me dit ce qui est sucré quand je lui dis ce qui est salé. Celle qui me sourit quand je pleure, celle qui me donne la vie et qui m’offre la mort ! Celle qu m’a donné un endroit où vivre sans me sentir ni emprisonné, ni délaissé, ni incompris… Elle ! Elle qui fait que je suis Polynésien, que je suis Egyptien. Elle, l’Atlantique et moi, le Pacifique. Elle. Elle. Elle. Elle qui me répète ces mots qui ne me lassent jamais. Elle illumine comme le ciel et elle illustre les nuages... Comme son prénom.
Hina entre. Elle a les joues rouges.
Hina :
Paul, je ne sais pas si tu délires à cause de ton accident ou si ce que tu dis est réel mais laisse-moi t’avertir, Paul... Ne deviens pas déraisonnable. Tu as cette tendance à t’emballer comme un cheval fou qui, après une course démente, s’aperçoit qu’il a couru, aveuglé par le soleil. Je ne voudrais pas que tu tombes une nouvelle fois, tu n’as plus vingt ans.
Paul :
Je n’ai plus vingt ans. Si mes yeux ont été aveuglés, aujourd’hui, ils voient clair. Ils savent regarder avec feu à travers une fenêtre de glace qui lui renvoie raison et espoir pour l’amour, le vrai, l’unique… Celui qu’une âme cherche pendant toute sa vie. Peu d’yeux ont la chance de pouvoir la regarder sans se brûler la rétine. Mon esprit est très clair, Hina. J’ai rendez-vous ce soir. C'est une chance à ne pas manquer...
Hina :
Oui, mais n’oublie pas ceux qui t'entourent et t'aiment.
Paul :
Oui. Mes deux enfants, leurs mères que je respecte, mes parents, ma famille, mon travail… Si mon âme arrive enfin dans mon monde, je ne le changerai pas pour elle. Elle le sait bien car elle a son monde également et elle ne le changera pas pour moi.
Hina :
Je ne vois pas comment vous pourrez jamais vivre ensemble.
Paul :
Nous ne changerons rien, nous adapterons tout. Nous sommes lucides. Si elle est une chance pour moi, je suis aussi la sienne.
Hina éclate en sanglots :
Comment peux-tu me dire des choses pareilles. Tu est un monstre.
Marie :
Calmez-vous Hina. Venez. Il vaut mieux que vous sortiez d’ici. Il vaut mieux… Venez.
Marie et Hina sortent.
Paul (devant le miroir) :
Tu descends du ciel mon ange. Comme ton prénom si pur et si simple. Il veut dire « cristal » en latin et il éclaire comme de l’eau. Je me souviens maintenant. Tu me l’as expliqué car je me faisais appeler le vent quand tu étais mon ciel. Tu es descendue du ciel pour éclairer ma vie compliquée et tu m’as appris à la rendre si simple. Et regarde-moi aujourd’hui. Je découvre petit à petit celui que je suis, je sais que tu es tout et pourtant, je n’arrive pas à retrouver ni toi, ni ton nom. Dans ces moments-là, je n’arrive toujours pas à me souvenir de moi. Je suis encore amnésique sans toi, mon amour.
Marie entre.
Marie :
Et vous êtes en train de vous regarder dans le miroir !
Paul :
Que devrais-je faire ?
Marie :
Tourner comme lion, regretter comme un homme, vous en vouloir comme un être humain.
Paul :
Vous êtes belle Marie.
Marie :
Et votre femme, Paul ?
Paul :
Dire des compliments à une femme ou un homme n’est pas contradictoire avec son cœur. Je dis ce que je pense, sans m’en cacher car s’en cacher, c’est devenir infidèle. Je préfère vous complimenter pour mieux penser à elle.
Marie :
Ecoutez-vous ! Vous rejetez Hina pour une femme qui n’existe que dans votre mémoire d’amnésique et vous me draguez une fois seuls.
Paul :
Je ne suis pas amnésique.
Marie :
Tiens, la mémoire vous est revenue maintenant ?
Paul :
Je n’ai pas inventé ce rendez-vous.
Marie :
Vous êtes un sacré salop.
Paul :
Je veux voir le Docteur maintenant Marie.
Marie :
Il ne mérite pas de soigner quelqu’un comme vous.
Paul :
Je me passerai de commentaires si j’étais vous.
Marie :
Bien. Et que lui voulez-vous au Docteur, qu’on évite de perdre du temps.
Paul :
Je veux mon téléphone.
Marie :
Pardon ?
Paul :
Je veux mon téléphone.
Marie :
J’avais bien entendu.
Paul :
Oui ! Mon portable ! Je veux mon téléphone portable. Il doit forcément y avoir son nom. (Un temps) Je lui ai forcément écrit un message, je lui en écris tous les jours car je ne peux pas toujours l’appeler. À cause d’Hina... Pour ne pas la faire souffrir.
Marie :
Pour ne pas la faire souffrir et regardez ce que vous avez fait. Apprendre la vérité comme ça.
Paul :
Je ne veux pas la faire souffrir.
Marie :
En lui mentant ? En lui cachant que vous avez une femme et en vivant avec elle… Vous ne croyez pas que ça allait pas arriver un jour, ce grand déballage sordide de la vérité ?
Paul :
Vous aviez raison.
Marie :
J’avais raison ?
Paul :
Elle ne peut pas être ma femme. (Un temps) Elle n’est pas ma femme, elle n’aurait jamais voulu… Je ne suis pas une promesse d’avenir pour elle. Je suis seulement son tout et son rien. Je ne suis… (Un temps) Elle ne voudra jamais… À moins que ce soit moi qui ne veuille pas. Je ne sais pas. (Il regarde Marie et lui sourit) Elle est la femme derrière l’homme que je suis. Elle est ma moitié. Sans elle, mon corps ne fonctionne pas.
Marie :
Vous êtes malade sans elle, c’est ça ?
Paul :
Je suis malade avec elle, mais elle est aussi ma cure et mes médicaments. Elle est mon poison et mon antidote. Quand elle n’est pas là, c’est mécanique, mon corps ne fonctionne plus.
Marie :
Ecoutez-vous… Sans sentiments, sans remords et dans une forme éblouissante, comme si rien n’était arrivé.
Paul :
C’est parce qu’elle est au fond de moi, Marie. Elle est au cœur du cœur de mon cœur… Mon cœur.
Marie :
Je n’ai jamais rencontré quelqu’un comme vous.
Paul :
Alors allez chercher un appareil pour immortaliser le moment. Et ramenez-moi mon téléphone en même temps, je vous prouverai que je suis aimé d’une femme et que je lui suis fidèle car je l’aime.
Marie :
Cela suffira-t-il, Paul ? Cela suffira-t-il à votre culpabilité ? A vos mensonges ? Cet amour suffira-t-il ?
Paul :
Ne vous prenez pas pour une adulte Marie, ces paroles arrachent votre bouche d’enfant innocente.
Marie :
Naïve Marie, hein ? Naïve ? Naïve au point de se plonger dans vos bras ? Hein ? Paul l’auteur de théâtre. (Elle se plaque contre lui) Paul, l’amnésique qui oublie les femmes et la vie pour s’en inventer une toute nouvelle. Dommage, Paul… Marie vous aimait, elle aussi. Elle a grandit en vous voyant parler à Hina. Et voilà que vous avez tout gâché. A nouveau. (Elle se détache) Adieu l’amnésique.
Elle sort.
Silence.
Paul se met face au miroir :
Elle s’appelle Claire. C’est un cristal pur descendu du ciel, comme son prénom. Elle me l’a expliqué un jour. Claire, du latin « clarus » qui veut dire clair, illustre et brillant. Les Claires éclairent comme des cristaux purs. Et elles éclairent l'univers. Elle est si lumineuse, Claire. Elle me rappelle l’eau quand je suis le vent. (Il tend la main vers le miroir) Claire. (Il baisse son bras et soupire. Il marche la tête baissée) Je ne suis pas indifférent. Je ne suis pas coupable. Je ne suis pas innocent pour autant… Mais cette vie. Cette vie qui m’enferme, qu’aurai-je dû en faire ? La supporter et ne plus respirer ? Claire est mon souffle. Claire me donne la vie, vous comprenez ça ? Marie, Hina ou Hélène ? Vous ne comprenez jamais. (Paul soupire et s’allonge sur le lit) La première fois que je t’ai fait l’amour, tu as pleuré. Tu m’as expliqué que tu pleurais de souffrances d’amour, celles qui réveillent le cœur. Elles le martèlent de douleurs si fortes que tu soupires de bonheur... C’est parce que les sens sont heureux et en effusion que chaque battement de ton coeur fait mal. C’est une souffrance d’amour... Et tes yeux étaient si joyeux dans leurs larmes, ils brillaient… Tu es si belle. (Un temps) Mais pourquoi je n’arrive pas à revoir ton visage ? Il est si doux, comme ta peau. Ta peau est si tendre qu’elle écorche mes doigts quand je te caresse. Tout m’apaise en toi. Ton énergie, ta vie, ta passion dévorante et tes regards si sereins. Ils se posent sur moi et je suis nu. (Un temps) Je suis si petit face à toi et je suis géant car je peux tout et je ne peux rien quand tu es là. Et quand tu n'es pas là. Je…
Marie entre.
Marie :
Votre téléphone est tombé à l’eau.
Paul se relève :
A l’eau ?
Marie :
A l’eau.
Paul :
Mais comment ?
Marie :
Votre voiture s'est arrêtée dans un ravin marécageux. Quand les pompiers ont sorti votre corps, votre portable est tombé. Ils l’ont repêché, mais il ne fonctionne plus.
Paul :
Marie, annoncez-vous la mort de vos patients avec autant de détachement et autant de détachement ?
Marie :
Non.
Paul :
Car je vous assure que pour moi, cette nouvelle est le synonyme d’une mort… Celle du dernier espoir de retrouver son nom avant ce soir.
Marie :
Je suis distante mais pas inhumaine… Je ne tolère pas ce que vous représentez.
Paul :
Vous avez pris le parti d’Hina, toutes les femmes le font.
Marie :
Solidarité féminine.
Paul :
Et si je vous donnais ma version de l’histoire ?
Silence.
Marie :
Que changerait-elle ?
Paul :
La vérité.
Marie :
Les faits sont là. Vous vivez avec Hina et vous êtes marié à une autre femme.
Paul :
Claire.
Marie :
Elle a un prénom désormais.
Paul :
Claire, comme l’eau claire.
Marie :
Et il vous est revenu, comme ça ? Ou vous avez choisi le prénom le plus banal qui soit après Marie qui était déjà pris ?
Paul :
Elle s’appelle Claire. Elle a 21 ans.
Marie :
Jeune et jolie en plus. Pourquoi se priver, hein ?
Paul :
Oui, je sais. Je suis un homme de quarante ans et je fréquente une jeune femme qui en a vingt et un. Je suis un vampire malsain qui croque les jeunes filles pour les délaisser tel un Don Juan sans morale.
Marie :
Je ne l’aurai pas mieux dit moi-même. Vous faites des progrès.
Paul :
Je sais. Ce n’est pas vous qui le dites mais c’est ce que pensent les gens, quand ils voient notre couple. Cette fille-là l’aime pour son argent ou a un problème avec son père, genre complexe d'Oedipe ou je ne sais quelle autre explication psychologique. Et celui-là, regardez-le... C'est un salop obsédé à coucher avec une jeune femme et à lui faire miroiter des rêves d'une vie nouvelle quand il la laissera enceinte, désespérée et reniée par ses parents. Cela existe encore, des voyous comme ça et elle appartient à une de ces familles qui n’accepte pas l’amour avant le mariage. Une de ces familles qui n’acceptera pas les hommes comme moi… Libre, heureux, sans complexe.
Marie :
Elle ne vous a jamais présenté à sa famille ?
Paul :
Et moi non plus. Nous vivons dans un monde secret et hors du temps. Très peu savent pour nous. Je crois qu’une ou deux de ses amies savent. Moi, personne ne sait… Mais je crois que ma mère a deviné. (Soupir) Et pourtant, ce n’est pas moi. C’est pour cela aussi, qu’elle m’aime. Le qu’en dira-t-on ? Ça lui est égal ! Elle dit que ceux qui ne sont pas capables de comprendre ce qu’est l’amour et ne sont pas heureux. Il vaut mieux les plaindre que de les écouter. Elle veut seulement aimer. Mon ange est si pur et simple. Tout est facile pour elle. Évidemment, elle est jeune, pleine d’illusions, mais elle a les pieds sur terre. (Un temps) Quand elle m’a serré dans ses bras la première fois, elle tremblait. Puis elle a posé ses lèvres sur les miennes. Elle voulait un baiser doux quand je voulais la manger, la dévorer. Je lui ai mouillé ses lèvres, la pauvre essayait de cacher qu'elle avait été déçue par ce premier baiser empressé. Depuis, elle m’a appris à dompter le temps et me transporte dans mes assauts d’amour. Elle me demande des baisers qui ne s’arrêtent jamais… Ceux qui nous emmènent hors du temps. Elle m’y offre la suavité et la volupté dans la passion... Je n’avais jamais connu ça avant. (Soupir) Il faut que je me souvienne Marie. Il faut que je me souvienne !
Marie radoucie :
Laissez le temps faire. (Elle soupire et s’assoit sur une chaise) Le temps fait tout.
Paul :
Faites attention Marie, vous vous attachez à moi. Cela s’entend dans votre voix.
Marie :
Peut-être que j’ai envie d’écouter ta version de l’histoire… (Elle chuchote) Quelle est-elle ?
Paul :
Elle est compliquée.
Marie se lève :
Perdu.
Paul :
Pardon ?
Marie :
La vérité est toujours simple, la moralité encore plus.
Paul :
La moralité ?
Marie :
Comment avez-vous rencontré votre femme ?
Silence.
Paul se lève et fait face au public :
C’était un samedi. Elle portait une robe blanche. Elle sentait les fleurs du marché. Des roses. (Un temps. Hina entre avec un bouquet de roses rouges dans les bras) Elle voulait acheter un grand bouquet de roses rouges et elle s’est griffée le doigt en les choisissant. (Un temps) Elle portait une robe blanche qui flottait dans le vent et des chaussures à lanières et quand (Il se retourne souriant et voit Hina habillée à l’identique) Et quand…
Hina :
Et quand ?
Paul :
Quand je suis passé près d’elle, elle a murmuré un son muet aussi sensuel que l’odeur des fleurs.
Hina :
C’était un samedi comme les autres. Le soleil tombait sur le tissu des échoppes et le monde riait de la chaleur clémente du printemps qui commençait.
Paul :
La lumière a éclairé ses yeux verts. Si verts, ses yeux.
Hina :
Verts ? Ils étaient verts cette fois-ci ?
Marie :
Je vais chercher un vase.
Hina :
Faites donc.
Elle sort.
Silence.
Paul :
Claire a les yeux verts.
Hina :
Elle s’appelle Claire alors ?
Paul :
Claire Jacques. Madame Jacques. Elle a les joues roses quand elle sourit.
Hina pose les fleurs sur le lit :
La belle enfant.
Paul :
Nous nous sommes rencontrés ?
Hina :
Sur le cours Saleya. C’est samedi matin le marché à Nice.
Paul :
Tu portais ?
Hina :
Une robe blanche en dentelle brodée par ma grand-mère.
Paul :
Tu avais 21 ans ?
Hina rit :
Non… J’avais 28 ans. Pourquoi crois-tu qu’il m’ait pris une envie d’enfant 5 ans après ?
Paul :
J’ai trompé Hélène pendant 5 ans.
Hina :
Tu n’as jamais vraiment été avec Hélène.
Paul :
Je suis rentré de Polynésie. J’ai commencé à travailler à Nice.
Hina :
Puis tu as déménagé.
Paul :
Sauf qu’Hélène était enceinte.
Hina :
Ton père t’a obligé à revenir à Nice pour t’occuper d’elle.
Paul :
Je passais mon temps à voyager à l’époque.
Hina :
Puis, tu t’es installé.
Paul :
Cinq ans après, j’ai trouvé un autre travail et tu as pris celui que j’occupais.
Hina :
C’est comme ça que tout a commencé.
Paul :
Tu étais tellement pleine d’illusions.
Hina :
Mais je n’étais pas la seule que tu voyais.
Paul :
Tu as perdu ta joie de vivre.
Hina :
Tu courrais partout et tu me disais tous ces mots…
Paul :
Tu m’as fait des reproches.
Hina :
J’ai réussi à te rendre fidèle pourtant.
Paul :
Tu m’as enfermé dans ton modèle de vie et de routine.
Hina :
Je voulais une vie. Une vie avec toi.
Paul :
J’ai rencontré Claire à un Symposium.
Hina :
Tu m’en as toujours voulu d’être tombée enceinte.
Paul :
Elle portait une veste crème et une jupe noire qui volait dans les airs.
Hina :
Tu ne me voulais pas dans ta vie et je t’aimais.
Paul :
Elle m’a regardé, elle était surprise.
Hina :
Que devais-je faire ?
Paul :
Si surprise. Moi, avec mes quarante ans marqués sur mon visage… Je lui plaisais.
Hina (à Paul) :
Qu’aurai-je du faire ?
Paul :
Tu m’as apporté des fleurs ?
Hina :
Elles viennent du bureau.
Paul :
Du bureau ?
Hina :
Envoyé par ton patron mais il y a une multitude de cartes. (Hina sort les cartes de sa veste) Tiens, c’est pour toi.
Paul :
Merci.
Hina :
Tu travailles pour un centre de recherche sur la mer.
Paul regarde toutes les cartes :
J’ai tant d’amis ?
Hina :
Tu es populaire mais tu as très peu de confidents. Tu es un solitaire social.
Paul :
Et je ne me confie qu’à mon père, pas vrai ?
Hina :
Ton père a la maladie d’Alzheimer, tu ne peux plus beaucoup te confier désormais.
Paul :
Alors, avec qui je me confie ?
Hina :
Tu as des fidèles, mais tu es un éternel décalé.
Paul :
Je n’y peux rien si les gens ne comprennent pas et ne veulent pas comprendre.
Hina :
Tu ne cherches pas à te faire comprendre.
Paul :
Ils m’évitent car je leur tends un miroir qui leur renvoie une vérité qu’ils préfèrent ignorer. Je pensais que l’enfance passée dans une autre culture m’avait apportée cette richesse, mais elle est dans votre regard. Tout le monde ne naît pas avec, qu’il grandisse à l’étranger ou pas.
Hina :
L’amnésie ne t’a pas changé… Tu assène des vérités creuses que tu es le seul à comprendre. Tu es persuadé qu’il s’agit là des paroles d’une connaissance sage que tu es le seul à connaître. Tu es bien là, égal à toi-même.
Paul :
Égal à moi-même car on ne peut pas échapper à soi-même… On a beau essayer, parcourir le monde et les corps, on revient toujours sur le même soi. Invariable tel au temps.
Hina :
Invariable tel au temps. Eternel amoureux, éternel amant.
Paul :
Elle n’est pas amoureuse de moi. Elle ne veut pas que je sois amoureux d’elle non plus. Elle dit qu’être amoureux, cela devient ennuyeux et qu'on se quitte. On est amoureux des autres. Nous, elle veut seulement qu’on s’aime.
Hina :
Qu’on s’aime ? Ce mot perd tout son sens dans ta bouche.
Paul :
Que veux-tu Hina ?
Hina :
Je voudrais rire.
Paul :
Souris pour commencer, le rire viendra après.
Hina :
Comment fais-tu ?
Paul :
Quoi donc ?
Hina :
Pour être toujours optimiste. Pour glisser sur les choses. Pour rire, encore et toujours. Malgré tout.
Paul :
Je suis un optimiste de la vie. Je viens de frôler la mort. Je me suis foutu dans un arbre et un ravin à la fois ! Je suis un accidenté chanceux que la mort a frôlé alors je me suis rempli de vie pour l’offrir à ceux qui sont autour de moi. Quoi de plus normal quand on vous offre cette chance-là ! C’est un devoir de rayonner comme celui qui répand la parole. Jacques Prévert disait : « vous vous devez d’être heureux, au moins pour montrer l’exemple ». Paul Jacques dit : « Quand on est heureux, on se doit de montrer le bonheur pour donner l’exemple ».