"Le gigolo par amour" de Céline Hervé-Bazin (acte II)

Acte II

Scène 1

Jacques et Claire sont assis sur le canapé. Ils déjeunent. Jacques a un énorme bandage autour de la tête et un œil au beurre noir.

Jacques rit
La tête des profs, si t’avait vu ! Tous en carpes ! (Il imite) Tous à avaler de l’air avec un parapluie dans le cul.

Claire rit. Un temps.
J’étais tellement mal à l’aise.

Jacques
Ça ne s’est pas vu, et tu le sais bien. (Il lui fait un clin d’œil) Nous, on ne voyait que ton corps onduler contre le prof de maths. (Il se lève et imite les mouvements) Tu l’aguichais comme une pro, c’était incroyable.

Claire
C’était pour la bonne cause.

Jacques
La bonne cause, dans ces cas-là, j’achète. (Il s’assoit) Qui aurait pu imaginer voir Claire, madame première de la classe, improviser la pute avec le prof de maths !

Claire
C’était du théâtre Jacques !

Jacques
Du bon théâtre comme on n’en voit plus. (Il se lève à nouveau) Avec un déhanché (Il recommence ses mouvements de balance) Le feu et la glace, baby. De la danse aguicheuse. Hm. Baby, come on. I want your sex.

Claire
Jacques, assis-toi. Tu sais bien que ce souvenir me fait rougir.

Jacques rit
Madame joues roses (Il pince sa joue et la regarde avec un sourire. Ils se regardent. Claire se lève gênée)

Claire
Tu veux de la glace ?

Jacques s’assoit
Personne n’y croyait ! Claire Deleau aguichant le prof de maths.

Claire
Tu l’as déjà dis. C’est un vieux souvenir de lycée. Une gloire passagère.

Jacques
Tout le monde n’en revenait pas.Toi, la frigide draguant Monsieur Steffan (Prononcer « Stéphane »).

Claire
Bon, ça va. On a compris. On peut changer de sujet, ok ?

Jacques
Tu étais la première de la classe, rien de moins sexy chez une fille. Tu te cachais derrière tes pantalons larges et tes pulls longs.

Claire
J’ai eu une adolescence difficile.

Jacques
Te voir en jupe moulante, c’était… Waouh. (Il s’arrête rêveur)

Claire s’assoit et lui tend le pot de glace
Impensable ?

Jacques refuse le pot de glace, mais prend une cuillère pour se servir dans le pot
Inédit en tous les cas.

Claire
Paroxysme idéalisé du macho : la bimbo blonde idiote qu’il peut sauter à tout va contre le paroxysme de l’impossible chez le macho : la bimbo sexy et intelligente qui le refuse.

Jacques
Hé ! Je t’en prie, ça n’existe pas la bimbo intelligente !

Claire
Pardon ?

Jacques
Comprends bien, le rôle de la bimbo, c’est de se faire sauter à tout va car elle n’a pas de cerveau. Si elle avait un cerveau, elle s’achèterait des bouquins au lieu de seins en silicone. (Il avale de la glace) Et encore moins des jupes mini, mini… Mais alors MINI ! (Il soupire) La jupe rose d’Eva. Si MINI !

Claire
Je vois. Le guerrier revient au galop. Nous avons réussi à avoir… (Elle regarde sa montre) Waouh, une conversation civilisée pendant plus de trente minutes. Tu n’as pas mal à la tête ?

Jacques
Si mais ça c’est parce que tu m’as foutu à terre tout à l’heure.

Claire inquiète
Tu as toujours mal ?

Jacques
Non. (Il prend une bouchée de glace) Et je ne couche pas qu’avec des bimbos.

Claire
Des filles intelligentes peut-être ?

Jacques
Je suis sortie avec toi pendant trois ans, je te rappelle.

Claire
Vu le résultat, je dirai que les intelligentes ne sont pas en vogue.

Jacques
Hé normal. Le macho, ça n’aime pas qu’on lui prenne la tête. Lui y veut baiser, pas parler. Puis c’est chiant les filles intelligentes, ça vaut cause que des problèmes.

Claire
Merci.

Jacques
Pas toi. Les autres surtout.


Claire
Attention, ta réputation de Don Juan va en prendre un coup si on entend ça.

Jacques
Juste. Alors tu es gentille, chérie tu oublies ce que je viens de te dire, ok ?

Claire
C’est ce que tu dis aux filles quand tu les renvoies chez elles le matin ?

Jacques mange de la glace
À quelques mots près, oui.

Claire
Tu n’es qu’un salop.

Elle se lève pour prendre un verre d’eau.

Jacques
Exactement. Fier de l’être.

Claire
Les bimbos à sauter, les intelligentes à insulter.

Jacques
Hé, ne caricature pas tout comme même.

Claire
C’est quoi ton problème Jacques ? Elles contrarient ton ego, les filles qui ont du plomb dans la cervelle ?

Silence.

Jacques
Si ça peut te faire plaisir.

Claire
Quoi donc ?

Jacques se lève
Oui, les mecs ne veulent pas que des filles sans cervelle ! Là ! Tu es contente ?

Claire
J’ai toujours su que tu m’avais laissé tomber parce que j’étais trop intelligente pour toi.

Jacques
Hé ! Hé ! Pas si vite. Je te rappelle que c’est toi qui m’a plaqué !

Claire
Ah non, c’est toi. Toi qui a reculé ! Tu disais que ça allait trop loin entre nous.

Jacques
Et c’est qui qui est partie aux Etats-Unis ? C’est Jacques peut-être ?

Claire
C’est qui qui ! C’est toi qui as pris ce prétexte pour rompre.

Jacques
Ah, parce que t’expatrier aux US, ce n’était pas une excuse peut-être ?


Claire
Je te signale que (le téléphone sonne) c’est toi qui a voulu (le téléphone sonne à nouveau) qui a voulu me pousser… (Le téléphone sonne) Bon, tu réponds parce que ça m’énerve déjà d’en parler.

Jacques
Lâche !

Claire
Décroche, macho man, ta bimba attend ton sex « ap-pâle ».

Jacques imite le lion qui ferme sa mâchoire avec colère. Il décroche.

Scène 2

Claire se met à ranger la table puis fait la vaisselle.

Jacques
Allo ? Oui, ma Véro. Non, tu ne me déranges PAS DU TOUT, mon AmOOUUR. Que puis-je faire pour toi MON PETIT CŒUR D’AMOUR ? Ah. Tu sais. Écoute, tu connais ma mère. Tu sais comment elle est. Ce n’est pas la première fois qu’elle veut me marier. Mais non, ça va se terminer comme toujours. Je promettrai de lui présenter ma fiancée dans quinze jours et je lui paierai un séjour en vacances. Elle reviendra, elle aura tout oublié pour les 6 prochains mois. Écoute, mon cœur d’amour que j’aime tendrement, tu sais bien comment elle est. Comment ça Sœur Marguerite veut te rencontrer ? (Il rit) Ben, que veux-tu que je te dise ? Va la voir. Tu comprendras pourquoi ma mère est une folle à lier !!! Oui, je t’aime. Il faut que j’y aille mon trésor. Je t’embrasse sweety. Oui. À tout à l’heure.

Il raccroche.

(À Claire. Il compose un numéro de téléphone en même temps) Ma mère a appelé Véro. Pour lui dire que je t’épousais ce soir. Quelle conne ! Allo Caro ? Oui, bonjour mon petit cœur d’amour. Tu as eu maman par hasard ? Si ? Quelle surprise ! Mais non, tu connais ma mère. Tu sais comment elle est. Ce n’est pas la première fois qu’elle veut me marier. Mais non, ça va se terminer comme toujours. Je promettrai de lui présenter ma fiancée dans quinze jours et je lui paierai un séjour en vacances. Elle reviendra, elle aura tout oublié pour les 6 prochains mois. Écoute, mon cœur d’amour que j’aime tendrement, tu sais bien comment elle est. Elle t’a demandé de rencontrer Sœur Marguerite pas vrai ? C’est sa nouvelle lubie. Elle veut évangéliser la famille. Non. Je refuse que tu ailles la voir, tu ne vas pas céder à mère. Et puis quoi encore. Y’en a marre, elle nous pourrit assez la vie, pas vrai ma sweety ? Bon. C’est bien. Je viendrai demain, tu sais bien que j’adore les jeudi soir avec toi. Oui, oui, je t’aime. Il faut que j’y aille mon trésor. Je t’embrasse sweety. Oui. À tout à l’heure.

Il raccroche.

(À Claire) Ouf. (Il compose un numéro de téléphone en même temps) Et un impair d’éviter. Plus qu’Eva. Ma mère n’a pas pu l’appeler… Elle ne la connaît pas, mais il faut que je l’annule ce soir. Allo, Eva ? Oui, bonjour mon petit cœur d’amour. Je ne pourrais pas venir te voir ce soir. Comment ça tu as eu maman ? Quoi, elle veut que tu ailles voir Sœur Marguerite ? ? ? Écoute Eva, si tu veux te faire cuisiner pendant une heure sur la longueur de ta jupe, je t’en prie vas-y, mais si tu reviens en nonne, je te préviens, c’est fini les câlins le matin. Et les câlins dans le bain ! Bien. C’est mieux. Écoute mon amour, j’ai envie de t’étendre sur la table, de rependre du riz sur tes seins et te dévorer ce soir, mais je ne peux pas. Ma mère fait ça tous les ans. Ma tactique habituelle – qui fonctionne TRES BIEN – est de lui présenter ma fiancée dans quinze jours et je lui paierai un séjour en vacances. Elle reviendra, elle aura tout oublié pour les 6 prochains mois. Écoute, mon cœur d’amour que j’aime tendrement, que dirais-tu d’un vendredi sauvage avec ton guerrier ? Non, demain, je vais voir Morgane, c’est jeudi. Mais oui, je t’aime. Il faut que j’y aille mon trésor. Je t’embrasse sweety. Oui. À tout à l’heure.

Il raccroche et lance le portable sur le canapé.

Et voilà le travail. Je crois que je mérite un round d’applaudissements. Trois femmes folles de moi vont pleurer mon absence ce soir. RESPECT.

Silence. Claire le mitraille des yeux.

Quoi ? Tu veux être la quatrième, bébé ?

Scène 3

Claire
Tu me dégoûtes. (Elle jette son torchon et se dirige vers la salle de bain)

Jacques
Hé ! Où tu vas ? Tu ne peux pas t’enfuir tu sais ?

Claire
Je vais dans la seule salle où je n’aurai pas à supporter ta présence, au moins visuellement.

Jacques
Allez Claire. Reste. (Il prend la télécommande et met un CD en marche) Danse avec moi. En souvenir de notre histoire. (Il la prend dans ses bras avec force) Pas de mal à ça ?

Claire se débat
Après tout ce que je viens d’entendre, tu crois… (Premières notes de Jean Sablon. Elle s’arrête)

Jacques
C’est toi qui m’avais envoyé cette chanson, tu te souviens ?

Claire
Tu te rends compte que tu es avec trois femmes en même temps ?

Jacques
Quatre. Il y a Bonnie aussi. Avec toi, ça fait cinq. (Il la prend fortement et l’emprisonne entre ses bras) J’aime bien cinq.

Jacques reprend les paroles
Et toi tu m’aimes ?
Alors…

Si tu m’aimes, si tu m’aimes,
Ne fais pas ce que tu fais étourdiment,
Car tu ne sais pas, toi-même,
(Claire reprend avec lui)
Les dangers d’un amour insouciant,
(Elle s’arrête)
Une phrase, une phrase,
Un regard qui vous attire inconsciemment
Un regard qui vous embrase
(Claire reprend avec lui)
Te perdrait pour la joie d’un moment

(Jacques s’arrête)
Mais malgré mon indulgence,
Tu pourrais regretter un beau jour,
D’avoir voulu ma souffrance,
(Jacques reprend avec elle)
En perdant à jamais, notre amour.

Car je t’aime. Oui je t’aime.
Souviens-toi que je t’adore éperdument,
Et que le bonheur suprême est fragile
Aux mains des imprudents.

(Ils dansent sans parler)
Mais malgré mon indulgence,
Tu pourrais regretter un beau jour,
D’avoir voulu ma souffrance,
En perdant à jamais, notre amour.

Car je t’aime. Oui je t’aime.
Souviens-toi que je t’adore éperdument,
Et que le bonheur suprême est fragile
Aux mains des imprudents.

Silence.

Claire se détache
Tu sais que l’on appelle ça de la polygamie et que c’est illégal en France ?

Jacques
Je ne suis pas marié.

Claire
Cela fait-il de toi, un innocent ?

Jacques
Je ne fais de mal à personne.

Claire
Hum. C’est évident. Ni Véronique ou Caroline n’ont jamais souffert peut-être ?

Jacques
C’est la rançon de l’amour.

Claire
C’est la rançon de la lâcheté.

Silence.

Jacques
Tu sais que j’écoute cette chanson tous les jours. Elle me drogue.

Claire
Comment peux-tu aimer quatre femmes en même temps ?

Jacques
Je suis un homme libre. Je n’appartiens à personne.

Claire
Ce n’est pas la question.

Jacques
Je ne sais pas être là. Je ne fais que passer. Cette vie ne m’appartient pas, je la subis.

Claire
Tu es lâche si tu la subis. Tu la subis car tu es lâche.

Jacques
J’ai deux enfants de deux femmes différentes, que veux-tu que je fasse avec ma vie désormais ?

Claire
L’aimer.

Jacques
Mais je l’aime. Je suis heureux.


Claire
Est-ce là le bonheur ? Être enfermé entre des femmes qui t’ont aimé et qui t’ont délaissé car tu leur as été infidèle ?

Jacques
Je les avais prévenues. Je ne suis pas un mari. Et je suis très heureux comme je suis, alors passe-moi tes questions sur la formule du bonheur, tu ne sais rien de ma vie.

Claire
Je vois un gigolo. De luxe.

Jacques
Et toi Claire, qui va de pays en pays sans attache et sans contraintes ? Combien d’hommes as-tu eu dans ton lit ? Un dans chaque ville ou changes-tu d’hôtel tous les soirs, pour briser des cœurs chaque nuit ?

Claire
Tu es dégueulasse. Tu sais que je suis incapable de coucher sans amour.

Jacques
Et au bureau, les collègues, comment t’appellent-ils, la salope internationale ou le rat de bibliothèque ? Encore planquée derrière tes bouquins, pas vrai, catin de papier ?

Elle le gifle.

Claire
Excuse-toi Jacques Tiley. Maintenant !

Jacques
Tu t’énerves, tu sais que ça m’excite ça, cochonne. (Il la plaque contre le mur) Et je t’interdis de me juger, Claire Deleau. Tu ne sais pas ce que c’est que d’avoir aimé et de s’être fait trahir.

Claire
Est-ce une raison pour faire souffrir toutes les femmes de l’univers ?

Jacques
J’aurais préféré que tu me répondes que moi aussi, je t’avais fait souffrir. (Il prend son visage dans sa main) Laisse-moi maintenant. (Il l’embrasse)
Scène 4

Sœur Marguerite entre.

Claire se détache
Mais tu es fou. (Elle le gifle)

Sœur Marguerite
Sainte Marie Joseph. (Elle se précipite, écarte Jacques de Claire et le met à terre en criant comme un karatéka. Jacques s’écroule.) Bien. (Elle pose son pied sur le torse de Jacques. Elle se tourne vers Claire) Vous allez bien mon enfant ?

Claire
Oui, Sœur Marguerite mais…

Sœur Marguerite
Pas de mais. (Elle fait craquer ses doigts) Action, réaction qu’ils disent. Moi, c’est action, destruction du mâle bestial et primaire.

Claire
Certes, Sœur Marguerite. Il faut savoir punir… Prévenir. Mais…

Sœur Marguerite
Vous le défendez mon Petit ? (Elle appuie plus fortement sur le torse)

Claire
Je vous rappelle que c’est vous qui nous avez laissé seuls ici ?

Sœur Marguerite
Doit-il pour autant vous violer ?

Claire
Ma Sœur, Jacques ne tentait pas de me violer…

Sœur Marguerite
Il vous embrassait !

Jacques
C’est ce que vous vouliez non ?

Sœur Marguerite
Je veux de l’amour, pas ton sexe insatisfait et prédateur.

Claire
Sœur Marguerite, calmez-vous et écoutez-moi !

Sœur Marguerite à Jacques
Tu ne perds rien pour attendre.

Claire
Nous répétions une scène de théâtre.

Sœur Marguerite
Une scène de théâtre ? Quelle scène de théâtre ?

Claire qui remet ses cheveux en ordre
Celle que je joue vendredi.

Sœur Marguerite
Vous jouez une pièce vendredi ?
Claire
Oui. En faveur d’une association qui éduque à l’eau en Somalie.

Sœur Marguerite
En Somalie ?

Jacques se tort de douleurs.

Claire
S’il vous plaît, Sœur Marguerite, laissez-le se relever.

Sœur Marguerite appuie sur le torse de Jacques
Hors de questions, expliquez-vous.

Claire
Vous savez que je travaille pour une entreprise de coopération internationale. En ce moment, j’organise, entre autres, des spectacles en faveur d’associations locales basées dans le monde entier.

Sœur Marguerite
Et cela explique pourquoi le fils Tiley vous plottait les seins en vous embrassant ardemment contre un mur prêt à vous faire l’amour comme un cochon ?

Claire
Oui.

Sœur Marguerite
C’est vrai, infâme vermine mâle et vicieuse ?

Claire fait les yeux à Jacques

Jacques
Oui, Sœur Marguerite. Je faisais répéter sa scène à Claire.

Sœur Marguerite qui garde son appui sur Jacques
Mon enfant, êtes-vous insensée ou complètement idiote mon enfant ?

Claire
À propos de quoi, ma sœur ?

Sœur Marguerite enlève sa jambe
Répéter avec cet obsédé sexuel, une scène d’amour torride, vous aimez prendre des risques ?

Claire tend sa main à Jacques
Disons que je savais que j’aurai un bon partenaire pour tenir le rôle. (Elle aide Jacques à se relever)

Sœur Marguerite
Ça c’est sûr. (Elle pointe son doigt, menaçante) Et que je ne vous vois plus tourner autour d’elle. Elle est bien cette petite.

Jacques
Oui, ma sœur. Je sais ma sœur.

Sœur Marguerite
Trop bien pour vous, bougre excréments d’homme.

Jacques va s’asseoir sur le sofa
Oh ma tête.

Claire s’approche et se penche sur lui. Sœur Marguerite soupire.

Claire
Regarde-moi. Bouge tes yeux.

Sœur Marguerite
Et dire qu’elle tombe encore dans le panneau !

Claire
Je vais te mettre de la glace, tu as une vilaine bosse.

Jacques crisse des dents de douleurs.

Sœur Marguerite
Bon, ce n’est pas fini, votre cinéma ? Vous ne voyez pas qu’elle est trop intelligente pour s’égarer dans vos draps.

Claire
Sœur Marguerite, c’est le second K.O. que Jacques reçoit en moins d’une heure, je vous assure qu’il a de quoi être sonné !

Sœur Marguerite sort brutalement son pic
Second K.O., dites- vous ? A-t-il essayé de vous violer ? Vous embrasser ?

Jacques
Oh non, pas encore !

Sœur Marguerite
Tais-toi charogne, ou je t’éborgne que tu feras plus tes jolis yeux à ma Claire. Tu crois que je ne l’ai pas vu ton manège ? Tu n'as suffisamment pas gâché la vie de Véronique, Caroline et les autres peut-être ?

Jacques
Oui, je sais ma sœur. Je suis un raté, un salop sans morale, embrochez-moi et qu’on en parle plus.

Sœur Marguerite
Défaitiste en plus ! Un vrai condensé d’homme qu’on a là !

Clair s’approche. Elle prend le pic de Sœur Marguerite.
Sœur Marguerite, je vous en prie. Il ne va pas s’évader. Sa mère a encore besoin de lui pour avoir un héritier digne de son nom, hum ?

Elle pose le pic contre le mur et s’approche de Jacques. Sœur Marguerite s’éloigne et croise les bras en boudant. Claire applique les glaçons qu’elle a mis dans un torchon sur le front de Jacques.

Claire
Tiens. Laisse-le quelques minutes, ça ira mieux.

Jacques
Merci.

Claire lui sourit. À Sœur Marguerite
Alors, Sœur Marguerite, déjà de retour ? Les deux heures sont déjà passées…

Elle va à la cuisine pour prendre un verre d’eau. Sœur Marguerite s’approche du mur et reprend son pic qu’elle enfourne dans son vêtement.

Sœur Marguerite
Je venais voir comment cela se passait.

Claire
Mais ça se passe très bien. Vous voyez bien ?
Elle tend le verre d’eau à Jacques

Sœur Marguerite
Je vois ça.

Claire
Je vous assure, Jacques se conduit comme un gentleman.

Jacques s’étouffe avec l’eau.

Sœur Marguerite
Vous voyez ! Il n’arrive même pas à croire vos mensonges. Vous croyez que je suis idiote ? (Elle sort à nouveau son pic. Jacques fait un mouvement de recul, mais Claire s’interpose)

Claire
Sœur Marguerite, pensez-vous qu’un marié coupé en deux plairait à Monseigneur Devoise ?

Sœur Marguerite qui baisse son pic
Ne tombez pas amoureuse de lui, il ne vous mérite pas.

Claire s’esclaffe
Amoureuse ? De Jacques ? Pour cela, il faudrait qu’il soit célibataire pour commencer. Ensuite, qu’il ait une vie moins compliquée. Ah et j’oubliais… Il faudrait aussi qu’il ait un cœur et des tripes. Qu’il ait des attentions gentilles et qu’il ne soit plus le lâche qui m’a plaqué, il y a cinq ans… Et étant donné sa vie actuelle, j’en doute. (Elle sourit) Vous êtes rassurée Sœur Marguerite ?

Elle range son pic dans sa tunique.

Sœur Marguerite
Non. Mais je vais vous laisser une chance… Laisser l’Homme et la Femme réfléchir, vous avez 30 minutes aussi non…

Claire
Mais…

Sœur Marguerite
Pas de mais ! Une demi-heure. À toute à l’heure.

Elle sort.



Scène 5

Claire s’assoit sur le sofa. Jacques s’écarte d’elle. Il remet son torchon sur la tête pour cacher son visage.

Ils restent en silence.

Claire
Bien. Tu pourrais être un minimum reconnaissant tu sais ?

Jacques
Merci.

Silence.

Claire
Quelque chose ne va pas ?

Jacques
Le salop et gigolo de luxe sans cœur aimeraient beaucoup que vous vous cassiez de chez lui qu’il puisse dormir.

Claire
Je vois. Susceptible en plus de ça.

Jacques enlève son torchon
Tout à fait. Susceptible, infidèle, grognard, soûlard, fumeur, sale, salop, menteur, aguicheur, macho, misogyne, polygame…

Claire
Oui, Oui, bon... Ça va. Je m’en vais. (Elle se lève)

Jacques pose sa main sur sa jambe
Non. Ne me laisse pas.

Claire
Tu viens de me demander de partir.

Jacques
Je n’ai pas envie de rester seul.

Claire
Oh, il n’a pas envie de rester seul, le petit garçon.

Jacques
Arrête. Imagine si l’autre folle débarque. C’est un hall de gare ici. Et je n’ai pas envie de finir en brochette pour son feu de joie de féministes attardées.

Claire
Bien. Les féministes attardées te remercient et te passent bien le bonjour. (Elle se lève)

Jacques
Toujours féministe dans l’âme, hum ?

Claire
Un peu. Il y a encore trop d’inégalités pour ne pas l’être.

Jacques
Et tu fais de l’humanitaire pour les petits noirs d’Afrique. Tu te bats sur tous les fronts, pas vrai Claire ?

Claire
Au moins je me bats pour quelque chose.

Elle prend la poignée de porte.

Jacques
Ne pars pas.

Claire
Donne-moi une seule bonne raison de rester ?

Jacques
Je n’ai pas envie de rester seul.

Claire
Tu aurais dû ajouter gamin pré adolescent à ta liste. Tu as toujours peur du noir, pas vrai Jacques ?

Jacques la regarde en silence.

Claire
Je te souhaite bien de la chance avec ta mère.

Jacques
Reste. (Silence) J’ai… J’ai… J’ai envie que tu restes. J’aimerais que tu restes discuter avec moi.

Claire le regarde
En toute amitié ?

Jacques
De quoi as-tu peur, je sais me tenir !

Claire
Tu savais. Je crois que tu ne sais plus.

Jacques
Tout bien réfléchi… Il vaudrait mieux que tu partes. Je vais appeler Eva.

Claire
Bien sûr.

Elle ouvre la porte.

Jacques
Je suis si immonde que ça ?

Claire
On n’est que ce qu’on devient, que ce qu’on a envie d’être.

Jacques
Tu m’ennuies.

Claire
J’aurais préféré que tu me dises merci. (Elle ferme la porte) J’aurais préféré que tu aies le courage de me dire que tu avais eu peur. J’aurais préféré que tu me dises « je t’aime » au lieu de « dégages de ma vie, va chez les Yankees ». J’aurais préféré que tu sois assez courageux pour venir avec moi. J’aurais préféré…

Silence.


Jacques
J’aurais préféré que tu restes. (Un temps) J’aurais préféré que tu restes. J’aurais préféré que tu restes. J’aurais préféré que tu restes.

Claire
Je devais partir.

Jacques
Je devais rester.



Scène 6

Pierre entre.

Pierre
Salut la compagnie !

Silence. Pierre ferme la porte alors que Claire se détache et va s’asseoir sur un fauteuil dans le coin de l’appartement.

Pierre
Bien. Je vois que ça s’arrange toujours autant.

Jacques se lève et se met face à Pierre
Tais-toi, toi, vous et vos idées idiotes.

Pierre
Merci.

Jacques
C’est l’autre folle qui nous a enfermés dans cet appartement. Je ne peux pas la supporter cette fille, tu ne trouves pas ça normal que l’on finisse par s’entre-tuer ?

Pierre
J’essaie de te débarrasser de ta mère. Avec deux enfants de deux mères différentes, quatre copines différentes par semaine, un boulot trendy, je me disais qu’un mariage bidon irait bien dans ton décor.

Jacques
Ah ? Parce que je me mêle de ta vie moi ? Ta vie de couple bien rangée et ennuyeuse, je m’assois dessus, Pierre.

Pierre
Chacun ses choix, Jacques.

Jacques
Alors respecte le mien ou je me mets dans la tête de te présenter ta future maîtresse. Est-ce que je me suis jamais mêlé de ta vie amoureuse ?

Pierre
J’essaie de parer à l’urgence. Ta mère a des arguments.

Jacques
Et ta solution, c’est de me faire enfermer avec la frigide du lycée, merci.

Claire
La frigide, elle te rappelle que la première fois que tu as fait l’amour, tu as vomi. Sans parler de tes érections rapides.

Jacques
C’est sûre que madame était une experte.

Claire
Tu n’as jamais supporté que j’aie eu un copain avant toi.

Jacques
Tu sais ce qu’on dit : sage en apparence, pute au lit.

Pierre gifle Jacques
Assez. Tais-toi.

Claire
Laisse-le dire. Il n’est jamais fatigué.

Pierre
J’aurai dû dire « taisez-vous » car cela vaut pour tous les deux. Vous êtes bien assortis, aigris avant 30 ans, vous faites peine à voir.

Claire
Bien. Merci pour l’invitation. Je peux partir maintenant ?

Pierre
Claire, il faut penser à Madame Tiley.

Claire
Pourquoi tiens-tu tant à la protéger Pierre ? Jacques est assez grand pour gérer sa mère comme même !

Pierre
Madame Tiley est cardiaque. Elle m’a élevé à la place de ma mère. Je suis fatigué de la voir souffrir à cause de son fils.

Claire
Ce n’est pas à toi de fixer le problème.

Pierre
Fais un effort Claire. Un mariage en blanc. Vous n’aurez rien à faire ensemble. Tu n’auras même pas à porter son nom.

Claire
Je ne crois pas que ce soit ce que veuille Madame Tiley pour son fils. Elle veut une famille, un amour pour Jacques-Henri. Mais ton copain, il n’est pas décidé à changer quoi que ce soit de sa vie. C’est à Madame Tiley de l’accepter ou de trouver un moyen de changer son fils… Un faux mariage ne changera rien.

Pierre
J’ai envie d’essayer encore.

Claire
Mets de la musique. Tu verras comment il danse. Tu verras qu’un feu brûle en lui. Il veut consommer. Tu ne peux rien faire contre ça.

Pierre acquiesce
Merci Claire.

Claire
Pas vrai Jacques ?

Jacques
Tais-toi.

Claire
Que dois-je choisir Jacques ?

Jacques
Laisse ma chaîne tranquille.

Claire
What a wonderful world peut-être ? Car Jacques est très heureux. Très heureux à tromper quatre femmes en même temps. Ils les appellent toutes « mon petit cœur d’amour ». Je me demande s’il a jamais aimé l’une d’entre elles ?
Jacques
Mais voyons, je n’aime que toi, mon petit cœur d’amour. Tu sais bien que je suis fidèle. Enfin, à moi-même, uniquement. Mon petit cœur, voyons, c’est vous que mon cœur aime.

Claire
Ne t’avise pas de m’appeler comme ça !

Jacques
Quoi tu préfères mon amour ? Sweety ?

Claire
Oui, tu es immonde Jacques Tiley. Repoussant.

Jacques
Comment je t’appelais avant ? Le nom que tu aimais tant ?

Claire
Avant, je t’aurais souhaité tout le malheur du monde, j’aurais voulu que tu sois punis sur les cinq prochaines générations. Mais ce serait perdre mon temps.

Jacques
Sérieusement, Claire, comment je t’appelais quand on était ensemble ?

Claire
Tu ne me dégoûtes même plus.

Jacques
Comment je t’appelais déjà ? Le nom d’une fleur que tu adores.

Claire
Je ne te hais pas non plus.

Jacques
Tiaré ! C’est ça ! Tiaré !

Il la regarde avec un sourire tendre.

Claire
Tu m’indiffères.

Jacques
Tu as tout gâché.

Claire
C’est toi qui a tout gâché.

Jacques
Je suis un lâche hein ?

Claire
Pas besoin de te maudire, la vie t’empoisonne et t’emprisonne déjà.

Jacques
Et voilà, il fallait bien qu’une intellectuelle fasse la leçon.

Claire
Une leçon qui n’a servi à rien pas vrai ?

Jacques
Parce que je jouis, chérie. Je jouis de la vie et tout le monde m’envie car j’outrepasse les limites qu’ils n’osent pas dépasser. Regarde-les (il désigne le public) Ils voudraient être comme moi. Vivre libre. Vivre dans la transgression. Vivre comme moi.

Claire
Je t’envie Jacques. Oui, j’envie ta vie… C’est évident. À chercher encore. À souffrir encore. À te mentir encore. À tromper… Encore et encore.

Jacques
Oh oui, encore et encore.

Claire
Pas de mariage arrangé, alors ?

Jacques
Je n’aimerai que toi, mon petit cœur d’amour.

Claire
Je n’aimerai que toi, joli cœur.

Jacques
Je détestais quand tu m’appelais comme ça. Je le déteste toujours autant.

Claire
Pourtant, à l’époque, ça n’était pas encore vrai… Joli cœur.

Jacques
Je t’interdis de m’appeler comme ça !

Claire
Il est interdit d’interdire, Jacques ? Aurais-tu oublié, Don Juan ?

Jacques
Casse-toi, Claire Deleau. Casse-toi vivre ta vie de nonne, tu termineras comme Sœur Marguerite.

Claire
Et tu peux être certaine que j’enfoncerai mon pic profondément, avec violence et jouissance, quand tu viendras sur notre « feu » de joie.

Jacques
Oh, oui fais-moi mal mon cœur. Là sweety, tu me transperces le cœur.

Claire
Je ne pensais pas à ton cœur.

Elle lui donne un coup dans le bas du ventre et s’en va.
Scène 7

Pierre
Rattrape-la.

Jacques qui s’est assis
Pardon ?

Pierre
Tu m’as entendu. Va lui présenter tes excuses.

Jacques
Mais ça ne va pas. La fille veut m’émasculer et tu veux que je lui présente mes excuses ?

Pierre
Tu es pathétique. Quand vas-tu grandir ?

Jacques se lève
Mais qui parle de grandir ?

Pierre
Tu es fatigant.

Jacques
« T’es fou petit, on a tout le temps de grandir ».

Pierre
T’es fou petit, y'a rien de mieux que de grandir. Grandir c’est vivre avec les yeux d’un enfant, la vie d’adulte. C’est apprendre en s’émerveillant. Regarde-toi, tu n’apprends plus. Tu te plains. Tu te plains toujours. Que t’a-t-elle fait la vie ?

Jacques
Sortez. Je ne vous ai rien demandé. Claire a raison. Il n’y a que moi pour régler le problème avec ma mère. Sors Pierre. Va rejoindre ma mère comme le fils qu’elle aurait du avoir… Je m’en vais jouer avec mes poupées.

Pierre
Ta pauvre mère…

Jacques
Sors !

Pierre
Elle essaie de te montrer le chemin du bonheur.

Jacques
Le chemin du bonheur ? Celui de l’amour, c’est ça ? Tu sais ce que je lui dis à ton amour ? À ta vie d’homme rangé ? Que j’aie eu deux enfants avec deux femmes qui ne m’ont jamais aimé.

Pierre
Parce que tu ne les as jamais laissé t’aimer Jacques !

Jacques
Oh si je les ai aimées !

Pierre
Avec quoi ? Tes caresses, ton corps, tes regards, tes mots, c’est ça ?

Jacques
Je suis très aimant.
Pierre
Tu n’es qu’un vulgaire amant. Tu voles car tu t’es fait éjecter une fois et tu n’as même pas eu le courage de te relever.

Pierre prend la télécommande et mets la musique. J’aime les filles de Jacques Dutronc.

Pierre
La vraie vie, c’est de se relever et de rester debout… Avec une femme à tes côtés.

Il sort.
Scène 8

Jacques
Allez, démon oublie tout ça. (Il enclenche la musique)

Jacques sourit et commence à chanter.

Un temps.

« J'aime les filles de chez Castel
J'aime les filles de chez Régine
J'aime les filles qu'on voit dans "Elle"
J'aime les filles des magazines »

Jacques (Au public)
Je n’ai pas envie d’être malheureux. (Un temps) Vous non plus, j’en suis sûr. Oui mais voilà ce que c’est que d’avoir trahi une première fois, d’avoir été infidèle une seule fois… C’est une spirale impossible. Oui… Tu commences à aimer quelqu’un d’autre, la belle histoire… Jusqu’à ce que vous vous quittiez et que tu t’en retournes auprès de celui qui est ton compagnon de vie. Tu t’ennuies, tu cherches un autre. À chaque fois, tu reviens, mais tes désirs sont frustrés. Seul l’âge fait que tu deviens las… Fatigué. Blessé. Et moins séduisant aussi. Du coup, tu te calmes. Mais tu as trompé, souffert et tu te trouves, là… Frustré. Insatisfait à mon avis. Insatisfait d’avoir cherché une image qui t’a fait souffrir au lieu de vivre. (Un temps) Je n’ai pas envie de devenir comme ça. Je ne voulais pas être pris au piège… Mais tu es partie. Tu m’as laissé seul. Tu m’as trahi puis oublié. Et cela te donne tant de rancœur, de souffrance… De vengeance dans la peau. (Un temps) C’est une spirale impossible.

Jacques reprend
« J'aime les filles qui font vieille France
J'aime les filles de Cinéma
J'aime les filles de l'Assistance
J'aime les filles dans l'embarras

Si vous êtes comme ça, téléphonez-moi
Si vous êtes comme ci, téléphonez-me... »

Il hausse les épaules et s’assoit. Il éteint la lumière et change la musique.
Jacques commence une chorégraphie.
La lumière revient progressivement.

'Cause I ain’t got nobody
nobody nobody cares for me
I'm so sad and lonely sad
and lonely sad and lonely
Won't some sweet mama
come and take a chance with me
cause I ain’t so bad.

La musique s’arrête. Jacques commence à chanter.
‘I ain't got nobody, nobody,
nobody cares for me
Nobody, nobody
I'm so sad and lonely,
sad and lonely,
sad and lonely.

Un temps.

Jacques
Nobody cares for me. C’est qu’elle m’a eu la gueuse.

La lumière s’éteint. Jacques sort. Au moment où il claque la porte, la musique reprend où elle s’est arrêtée.

Fin de l’acte II