"Le gigolo par amour" de Céline Hervé-Bazin (acte III)

Acte III

Scène 1

Jacques s’est endormi sur le sofa. Il a un sommeil agité. Il parle en dormant.

Jacques
Non… Non. Laissez-moi… Ma Sœur. Non. Laissez-moi… Je vous en supplie… Je n’ai rien fait… Rien…

Sœur Marguerite entre en silence et l’observe avec un sourire sadique. Elle sort son pic et le pointe sur le torse de Jacques.

Jacques
Non. Je vous en prie…

Sœur Marguerite s’approche et appuie le pic sur Jacques qui se réveille brutalement.

Jacques
Qu’est-ce que c’est ?

Sœur Marguerite
Salut chéri !

Jacques
Oh ! Vous !

Sœur Marguerite
Moi.

Jacques
Laissez-moi. Je n’ai rien fait ! Je n’ai rien fait !

Sœur Marguerite enlève son pic
Je sais.

Elle s’éloigne en ricanant.

Jacques qui se relève
Vous aimez me torturer, ma parole ! C’est une jouissance ou une vocation ?

Sœur Marguerite
Ni l’un, ni l’autre. Une juste punition.

Elle s’assoit.

Jacques
Qu’ai-je donc fait, Sœur Marguerite ?

Sœur Marguerite
Vous êtes un homme.

Jacques
Excusez-moi, il n’y a pas de fautes là-dedans. À peu près 49% de la population mondiale est du sexe masculin.

Sœur Marguerite
Correction, vous êtes un mâle.


Jacques
Un mal ? Mauvais démon ou mâle, bête animal ?

Sœur Marguerite
Vous êtes un prédateur, le nihilisme de l’homme même, le contraire de la raison, le contraire de la vie.

Jacques
Merci.

Sœur Marguerite
C’est gratuit. (Un temps) Mais je dois avouer que vous m’étonnez.

Jacques
Pardon ?

Sœur Marguerite
Oui. Convier toutes vos bonnes femmes dans ce même appartement, c’est renversant comme idée. Prêt pour un nouveau départ ? Vous vous rachetez une virginité, peut-être ?

Jacques se lève
Pardon ?

Sœur Marguerite
Ben quoi ? Ce n’est pas de vous l’idée d’un rendez-vous à 15 h ici, pour une grande réunion de famille ? Sens large, j’entends bien.

Jacques blêmit
Pierre ? Astrid ? Pierre ? Non. Astrid ! Je vais l’étriper ! Quelle heure est-il ?

Sœur Marguerite regarde sa montre
14h58. Deux minutes pour sauver votre peau, prêt pour la mission impossible ?

Jacques
Je me tire oui !

Il prend sa veste et sort.

Scène 2

Pierre entre.

Sœur Marguerite
Trop tard. (Elle embrasse Pierre) Mon grand garçon. Merci d’être en avance ou l’étalon serait partie avant la fête.

Pierre
Voyons ma Sœur, je suis dans le complot avec vous pour le coming out de Jacques…

Sœur Marguerite
Son coming back, plutôt. Il revient à la vie. Oui. ENFIN !

Pierre
Il était temps, pas vrai Jacques ?

Jacques
Vrai. Même que je me tire. Je pars. Je me casse. Je VOUS QUITTE ! Bye bye la compagnie !

Pierre
Héroïque.

Jacques
Tu me connais, la cape sous mon costume moulant, c’est tout moi.

Pierre
J’espérai une surprise de ta part.

Jacques
Je suis un homme libre.

Sœur Marguerite
Il radote ou c’est son credo ?

Pierre
Il radote.

Jacques
Mes chers, merci de votre aimable compagnie, mais il est temps pour moi, de partir.

Sœur Marguerite
Et vous comptez fuir tout votre vie, vous et votre courage ou tu songe à vivre un jour, Jacques-Henri ?

Pierre
Oh ! Je n'aurai pas aimé.

Jacques
La ferme Pierre.

Sœur Marguerite
Parlez correctement à votre plus fidèle ami, Jacques. Vous lui devez bien étant donné tout ce que vous lui infligez.

Jacques
Je ne lui inflige plus rien du tout. Je le laisse vivre sa vie de cadre rangé et marié qui s’ennuie dans la vie, pas vrai Pierre ?

Pierre
Tais-toi.

Jacques
Ouh… J’appuie où ça fait mal, pas vrai vieux père ? Déjà casé, déjà l’ennui ? Déjà la routine, déjà la frustration du quotidien ? Entends-tu les sirènes de la normalité ami ? Elles sont à ta porte, elles crient que tu vas pourrir ta vie avec ton petit-déjeuner à 7 heures piles, ton déjeuner sans conversation avec les collègues…

Sœur Marguerite
Taisez-vous.

Pierre
Laissez-le parler. Laissez le se complaire dans ce qu’il croit la vérité. Il ne sait pas ce que c’est que de se lever auprès de celle à qui on a donné sa vie. Il ne sait pas ce que c’est que de la sentir suivre tous ces gestes automatiques avec son sourire rieur parce que c’est ce qu’elle vous reproche le plus mais qu’elle préfère en secret. Il ne sait pas qu’elle éclaire tous vos repas même quand elle n’est pas là. Il ne sait pas ce que c’est que de redécouvrir ces gestes automatiques que vous avez exécuté sans réfléchir pendant des années jusqu’à ce que vous découvriez qu’elle les égaye par sa simple présence. Il ne sait rien de tout ça. Alors oui, pour lui, le quotidien est ennuyeux, la routine est morbide… Oui, laissez lui croire que ma vie est terne car si je lui explique, il ne pourra qu’en être jaloux tant je suis heureux de ces petits riens qui font que je vis.

Sœur Marguerite
Bien envoyé.

Jacques
Toi aussi tu radotes.

Pierre
Oui et j’en suis très heureux.

Silence.

Sœur Marguerite
Comment faites-vous ?

Jacques soupire
Quoi encore ?

Sœur Marguerite
Tous les deux, pour rester amis.

Pierre
Nous nous aimons.

Jacques
Nous ne nous comprenons pas toujours.

Pierre
Nous nous complétons.

Jacques
Nous sommes différents.

Pierre
Nous nous écartons l’un de l‘autre.

Jacques
Nous nous écoutons.


Pierre
Je ne sais pas. C’est indicible. Nous sommes là l’un pour l’autre, qu’importe le reste.

Jacques
Nous nous jugeons trop souvent.

Pierre
Tu me fais tant de reproches.

Jacques
Tu cherches toujours à me changer.

Pierre
J’essaie de comprendre ton bonheur.

Jacques
Et je ne comprends pas toujours le tien.

Silence.

Sœur Marguerite s’assoit
Vous êtes ennuyeux dans vos déclarations d’amour.

Jacques sourit
Nous nous aimons comme un vieux couple alors.

Pierre
Au contraire, comme un jeune couple.

Sœur Marguerite
Alors nous dirons que vous vous aimez tout simplement.


Scène 3

Marie-Christine entre.

Marie-Christine
Jacques-Henri ! Jacques-Henri !

Pierre à Sœur Marguerite
Ah, je crois qu’on va commencer à rire.

Sœur Marguerite à Pierre
Je vais chercher les pop-corn.

Marie-Christine
Où est…

Sœur Marguerite s’assoit sur un des tabourets du bar
Marie-Christine, une toute petite minute s’il vous plaît !

Pierre sort un saladier d’un placard et s’assoit à son tour
On est prêts. Scène suivante. Marie-Christine c’est à vous.

Marie-Christine à Sœur Marguerite et Pierre
Ah. C’est quoi ma ligne ? Ah oui… Où est Jacques-Henri ? (Ils pointent ensemble le canapé) Jacques-Henri !

Jacques-Henri se relève
C’est évident, vous êtes d’un courage exemplaire.

Sœur Marguerite et Pierre
On tient de toi, chéri.

Ils croquent dans leur pop-corn avec bruit.

Marie-Christine s’avance
Jacques-Henri, cela suffit, vous allez épouser une jeune fille. Maintenant !

Jacques
Maintenant ? Comment ça maintenant ?

Marie-Christine
C’est très simple Jacques-Henri, des jeunes filles vont défiler et vous devez choisir.

Jacques
Mais c’est le COMPLOT de tout le gynécée !

Marie-Christine
Voyons mon grand, il est temps de vous confronter à vos responsabilités !

Jacques
Mes responsabilités ! Quelles responsabilités ?

Marie-Christine le gifle
Ne fais pas l’innocent !

Jacques s’écroule sur le canapé
Vous m’avez cassé le nez !

Marie-Christine
Et dire qu’il s’agit de mon fils ! Je rêve ! Vous allez choisir une jeune fille, c’est compris !
Jacques qui sanglote
Je veux Eva !

Marie-Christine
Quoi Eva ? C’est qui Eva ?

Pierre et Sœur Marguerite
Eva ?

Sœur Marguerite
Eva, c’est la dernière en date.

Elle regarde Pierre malicieusement

Pierre et Sœur Marguerite imitant les formes d’une femme
Eva, elle est belle et intelligente.

Marie-Christine
Eva. Ça me fait penser à la Russe, comment qu’elle s’appelait déjà ?

Sœur Marguerite
Anna. Comme Anna Kournikova, la championne de tennis.

Marie-Christine
Forcément, suis-je bête. Anna Trachoukouna.

Pierre
C’est ça.

Pierre et Sœur Marguerite imitant les formes d’une femme
Mon Anna, elle est belle et intelligente.

Jacques
Mon Anna, elle était blonde aux yeux bleus.

Pierre et Sœur Marguerite imitant les formes d’une femme
Mon Anna, elle était belle et intelligente.

Ils rient.

Jacques soupire et s’allonge sur le divan en mettant un coussin sur sa tête.

Jacques
Je suis partie. J’suis pas là.

Marie-Christine
Bien. Le courage te caractérisera toujours, mon fils. Pas vrai ?

Jacques
Je suis partie. J’suis pas là.

Marie-Christine
C’est bien ce que je pensais.

Sœur Marguerite
Notre héros voulait s’enfuir avant la grande réunion…

Marie-Christine
Peur de tes juges, fils indigne ?

Jacques
Je nie toute culpabilité, je n’ai rien fait. Je suis un homme libre.

Pierre
Tu n’as pas mieux à plaider devant ton jury, mon grand ? C’est un peu léger.

Jacques lance le coussin sur Pierre
Je suis un homme libre. Et tu es un homme marié.

Pierre
C’est un fait.

Jacques
Je n’ai jamais menti aux filles que j’ai aimées.

Sœur Marguerite
Et pourtant, je ne suis pas partie en Tanzanie, ni mariée à Bora Bora, ni vécue en villa à Marrakech, pas vrai ?

Marie-Christine
Il y a une église à Bora Bora ?

Sœur Marguerite
Marie-Christine, n’en rajoutez pas !

Jacques se remet sous un coussin
Je veux Eva !

Sœur Marguerite
Un vrai homme qu’il disait. Idiotes qu’elles ont toutes été.

Pierre
Sous le charme peut-être ?

Jacques éjecte le second oreiller
Je ne vous permets pas ! Vous ne savez rien de moi !

Marie-Christine s’approche et l’embrasse sur la joue
Mais oui, Jacques-Henri, nous ne connaissons rien de toi, nous sommes seulement ta famille.

Jacques boude
Je veux mon Eva ! Au moins elle, elle me prendra dans ses bras !

Sœur Marguerite et Pierre imitent les formes d’une femme
Mon Eva, elle est belle et intelligente !

Marie-Christine s’avance
Jacques-Henri, cela suffit, vous allez épouser une jeune fille. Maintenant ! Mesdemoiselles, entrez s’il vous plaît.

Elle frappe dans ses mains.

Jacques soupire.
Scène 4

Musique de Tom Jones, She’s a lady.

Les 3 jeunes filles entrent. Elles sont habillées en maillot de miss avec un ruban entourant leur corps où est inscrit leur numéro. Elles rentrent avec excitation.
Sœur Marguerite s’avance avec un micro. Pleine lumière sur elle.

Sœur Marguerite
Elles sont là. Elles sont belles. Elles sont venues du monde entier. Elles représentent leur pays et elles sont venues pour une seule raison, concourir pour le titre de Miss Tiley. Mesdames et Messieurs. Veuillez accueillir de vos applaudissements chaleureux, les jeunes filles à marier.

Sœur Marguerite leur distribue un éventail.

Les 3 jeunes filles défilent en faisant des effets avec leur éventail.

Sœur Marguerite s’approche de la jeune fille numéro 1, la jeune fille lui tend un carton. Sœur Marguerite prend une voix fluette.

Sœur Marguerite
Alors je fais du 87 – 64 – 89. Je viens du pays d’Auge et je mesure 1m72 pour 52 kilos. Je représente la mannequin anorexique qui fait rêver les hommes. Ça se voit, je n’ai pas de corps. (Elle pause en levant un bras et en souriant) Et dans la vie, je veux repasser les chemises de mon mari, travailler à la bibliothèque du collège et élever 4 enfants : Hippolyte, Colombain, Fantine et Marie-Océane.

Sœur Marguerite reprend sa voix normale.

Sœur Marguerite
On l’applaudit bien fort. (Elle la frappe gentiment sur la fesse pour qu’elle sorte) Bien, mon petit. À la suivante.

Les 2 jeunes filles restantes font un nouveau tour en faisant des effets avec leur éventail.

Sœur Marguerite s’approche de la jeune fille numéro 2 qui lui tend un carton. Sœur Marguerite prend un air naïf en plus de sa voix fluette.

Sœur Marguerite
Alors je fais des études de langues car je veux sauver la planète. Je pense que c’est intolérable ce qu’on fait subir aux escargots en Bretagne pour tester la résistance des mollusques aux essais nucléaires. Je suis anti-OGM, anti-mondialisation, anti-Mac Donald et vive Brigitte Bardot, qui protège nos amies à poil long, court et drus.

Sœur Marguerite reprend sa voix normale.

Sœur Marguerite
La concurrence est rude. Mais qui va gagner le titre de Miss Tiley ? On l’applaudit bien fort. (Elle la frappe gentiment sur la fesse pour qu’elle sorte. Elle fait signe à la jeune fille 3) A vous, mon enfant.

La jeune fille 3 fait un nouveau tour en faisant des effets avec son éventail.

La jeune fille 3 s’approche de Sœur Marguerite et lui tend un carton. Sœur Marguerite accompagne ses gestes de la main en plus de prendre l’air naïf et une voix fluette.

Sœur Marguerite
Alors moi j’aime les miss et je veux devenir une miss pour montrer à la planète qu’on peut avoir de l’intérêt et pas que des jambes. Je veux aussi sauver la planète car le trou dans le ciel, il va tous nous tuer et nous devons tous faire quelque chose. Et je suis pour la mobilisation pour les grenouilles du Sud de la Dordogne et l’enseignement des langues locales au primaire. (Elle pause en levant un bras et en souriant) Merci. Merci. (Elle commence à pleurer) Oh ! Vraiment ! Merci !

Sœur Marguerite reprend sa voix normale
Elles sont belles, elles sont charmantes, applaudissez comme il convient… Mesdames, mesdemoiselles, messieurs : hommage aux jeunes filles. (Elle la frappe gentiment sur la fesse pour qu’elle sorte) Bien, mon petit, c’est fini maintenant. La sortie, c’est par ici.

La jeune fille 3 sort.

Pierre et Sœur Marguerite
Ouf.

Jacques
C’est un vrai poulailler, ici ! Ça pue le coq.

Sœur Marguerite
C’est toi qui pues alors.

Jacques
Toujours le mot pour rire vous !

Marie-Christine
Et quelle est la solution pour mon fils ? Je suis à cours de solution, voyez-vous. (Silence) Merci pour la solidarité.

Sœur Marguerite
Marie-Christine, je vous en prie, une jeune fille innocente et belle n’est pas la solution pour votre fils. Elles méritent mieux.

Pierre
Vous voyez Madame Tiley, votre fils n’est pas un mauvais bougre. Il sait aimer, il sait promettre de nouveaux horizons, de beaux voyages. (Sœur Marguerite éclate bruyamment en sanglots) Tu as de la chance, toi… Au moins, il t’a avoué qu’il t’avait menti. Moi, il ne me l’a jamais dis.

Sœur Marguerite
Mais il n’aime pas. Il ne m’a jamais aimé.

Pierre se penche sur Sœur Marguerite qui se rembrunit comme si elle était une des jeunes filles
Jacques ne sait pas aimer. Il ne faut pas lui en vouloir. Il s’emballe. Il murmure des mots, planifie une nouvelle vie… Puis il prend peur et il s’enfuit.

Sœur Marguerite à Marie-Christine
Jacques est un amour, Marie-Christine, oui... Mais c’est un amant de passage qui joue au mari. Un gigolo de luxe, en quelque sorte mais il est maladroit et sensible. Il ne faut pas lui en valoir.

Marie-Christine
Il ne sait pas aimer.

Pierre
Tu sais ? (Un temps.) Sais-tu ?

Silence.

Marie-Christine
Il n’aime pas ? C’est vrai Jacques. (Silence. Jacques mets ses mains dans ses poches sans répondre) Qu’y a-t-il de plus dur à entendre pour une mère que ça ?

Sœur Marguerite
Correction. Il n’aime pas celles qui l’entourent aujourd’hui.

Silence.
Marie-Christine
Quelle est la différence ?

Pierre
Il ne n’en a jamais aimé qu’une… Qui vient étrangement de revenir dans sa vie.

Il regarde Jacques. Silence.

Marie-Christine s’assoit sur le canapé
Je n'ai rien compris. Je ne comprends rien.

Sœur Marguerite
Votre fils est amoureux.

Marie-Christine
Hein ? Amoureux ? Vous rigolez.

Sœur Marguerite
Suis-je du genre à plaisanter, Marie-Christine ?

Marie-Christine regarde Sœur Marguerite
Non, pas vraiment.

Pierre
Jacques, des commentaires ?

Jacques
Allez vous faire foutre.

Il sort.
Scène 5

Silence

Marie-Christine
Est-ce qu’il l’a toujours aimé ?

Sœur Marguerite
J’en suis certaine.

Marie-Christine
Moi qui ne voulais pas d’elle. Elle faisait du théâtre.

Pierre
Elle est devenue une femme.

Marie-Christine
Je ne suis pas prête.

Sœur Marguerite
À quoi ?

Marie-Christine
Mon bébé va se marier ! (Elle éclate en sanglots)

Pierre
Euh, vous allez un peu vite en besogne Marie-Christine.

Marie-Christine
Je ne suis pas prête à devenir grand-mère. (Elle prend sa main avec énergie) Vous entendez, je ne suis pas prête à devenir grand-mère.

Pierre
Certes. Techniquement, je dois vous rappeler que vous l’êtes déjà !

Sœur Marguerite
Déjà ?

Pierre
Euh ? Théo ? Morgane ? Ces prénoms vous rappellent quelque chose ?

Marie-Christine
Des bâtards.

Pierre
Pas étonnant que votre fils ne sache pas aimer, Marie-Christine. Je dirai à Morgane et Théo comment les appelle leur « mamoune » quand ils ne sont pas là.

Pierre se lève et dirige vers la porte.

Marie-Christine
Merci Pierre.

Pierre
Merci ?

Marie-Christine
Merci de me rappeler à l’ordre. Merci de me soutenir malgré mes idées arrêtées. Merci d’aider Jacques, de lui donner votre amitié et confiance. Merci. (Un temps) Merci d’être là.

Pierre
À plus tard, Marie-Christine. Réfléchissez aux conséquences de vos exigences et vous comprendrez pourquoi les enfants ont parfois besoin de s’éloigner de leurs parents même s’ils les aiment profondément.

Marie-Christine
Je sais. Et vous réfléchissez à la peur de le voir échouer et de vivre cette sensation que vous ne l’avez pas assez doté pour faire face aux pièges de la vie.

Pierre
Je sais. Faites-vous confiance.

Silence.

Sœur Marguerite
Allez le chercher Pierre. Allez le chercher que nous terminions cette thérapie de groupe.

Pierre sort en soupirant contre Sœur Marguerite.



Scène 6

Sœur Marguerite commence à ranger l’appartement. Elle sert un whisky à Marie-Christine qui le boit d’une traite.

Sœur Marguerite reprend le verre
Un autre ?

Marie-Christine acquiesce.

Silence.
Sœur Marguerite la sert à nouveau puis s’assoit à côté d’elle. Elles avalent d’un trait leur verre et le reposent conjointement sur la table.

Sœur Marguerite
Crève Charogne. Ah… Heureusement que t’as inventé la bibine pour passer l’ennui.

Marie-Christine
Pendant tout ce temps, il aimait Claire Deleau.

Sœur Marguerite
Ça montre qu’il avait un cœur, accordons-lui au moins ça, au diable.

Marie-Christine
Mais Claire Deleau !

Sœur Marguerite sort son pic brutalement
Quelque chose contre ma Clairon peut-être ?

Marie-Christine
Non, non. Elle est très bien.

Sœur Marguerite range son pic
Bien.

Marie-Christine
Avouons qu’elle est un peu… Trop ordinaire.

Sœur Marguerite
Ordinaire ? Claire ? Vous rigolez. C’est un morceau de dynamite ma Clairon. Juste qu’elle sait se tenir, elle.

Marie-Christine
Elle ne correspond pas à notre classe.

Sœur Marguerite
Et Jacques, il correspond à la vôtre de classe, peut-être ?

Marie-Christine
Jacques-Henri, je vous en prie. Et je ne vous permets pas de parler de mon fils de la sorte, Sœur Marguerite. Il s’agit de l’unique héritier de la dynastie Tiley de la Volière, tout de même.

Sœur Marguerite
Il serait peut-être temps de passer au string, Marie-Christine.

Marie-Christine
Pardon ? Qu’avez-vous dit ?



Sœur Marguerite
Je dis qu’il faut évoluer avec le temps, M.-C. ! Votre fils est amoureux d’une belle et gentille jeune fille. Certes, elle ne porte pas de chevalière, mais on entend « de » dans son nom de famille. Puis, elle est bien cette petite.

Marie-Christine
Depuis quand prenez-vous la défense de Jacques-Henri, vous ?

Sœur Marguerite
Je ne prends pas la défense de Jacques-Henri. Jacques-Henri reste un homme.

Marie-Christine
Vous me rassurez.

Sœur Marguerite
Mais avouez qu’il… (Marie-Christine le regarde perplexe) Ben, qu’il a peut-être un bon fond, ce petit.

Marie-Christine
Sœur Marguerite, vous parlez de Jacques-Henri ! Mon fils ! Le diable incarné !

Sœur Marguerite
Ah, la fierté d’être mère. Je savais bien que ça me manquerait un jour.

Marie-Christine
Mon fils est un homme, un mâle. Dois-je vous le rappeler ?

Sœur Marguerite
Il se trouve que ce mâle a un cœur. Il le cachait, mais il est là. De l’invisible, il est devenu visible et ma foi… Cela me redonne l’envie d’être chrétienne. (Marie-Christine la regarde sceptique) Mais oui, Marie-Christine, CHRETIENNE ! Et lui pardonner ! C’est bien ce que les Chrétiens font de mieux, non ?

Marie-Christine
Oui. Enfin, d’ici que j’accorde le pardon à Jacques-Henri, il y a une trotte tout de même.

Silence.

Scène 7

Pierre entre.

Pierre
Salut la compagnie !

Sœur Marguerite
Mais qu’est-ce que vous faites là ? Où est Jacques ?

Pierre
Jacques m’a envoyé un message pour me dire que tout était arrangé. Il m’a demandé de le retrouver ici. Il est là ?

Marie-Christine
Si vous voyez ce bâtard entre ces 4 murs, dites-le moi que je l’enfourne avec le pic de Sœur Marguerite.

Sœur Marguerite
Oh ! Je ne vous permets pas de toucher à mon pic. C’est mon jouet personnel. Pas touche, d’abord !

Marie-Christine
Tu vas me donner ton jouet, vieille morue, c’est plus de ton âge d’avoir des jouets.

Sœur Marguerite
Mais c’est mon jouet. C’est le père qui me l’a donné ! Pierre, Marie-Christine veut me prendre mon jouet !

Marie-Christine se jette sur Sœur Marguerite. Pierre intervient. Il prend le pic.

Pierre
Ça suffit.

Sœur Marguerite
C’est elle qui a commencé.

Marie-Christine
Même pas vrai. C’est elle…

Pierre
Je ne veux rien savoir. Vous êtes toutes les deux punies. Plus de jouets pendant une semaine, c’est bien compris ?

Marie-Christine et Sœur Marguerite
Oui, papa Pierre.

Silence.

Pierre
Bien. Et où est Jacques-Henri, s’il vous plaît ?

Marie-Christine
Jacques-Henri n’est pas ici. Il est amoureux.

Pierre
Ah. Voilà qui est intéressant. Vous devez être contente, il va peut-être se marier…

Marie-Christine éclate en sanglots
Mon bébé va se marier !

Pierre
Mais c’est ce que vous vouliez que…

Marie-Christine
Je ne suis pas prête à le voir convoler. Pourquoi a-t-il grandi si vite ? (Elle prend sa main et la serre avec énergie) Pourquoi as-tu grandi si vite toi aussi ?

Pierre à Sœur Marguerite
Où est l’heureuse élue ?

Sœur Marguerite
Sais pas.

Marie-Christine
Et dire qu’il nous a caché ses sentiments pendant tant d’années.

Sœur Marguerite
Et qu’il a eu une vingtaine de femmes par an. Que dis-je ? Par mois serait plus juste. (Elle rit) Et qu’il a eu deux enfants. (Attendrie) Théo et Morgane… Les petits diables.

Marie-Christine
Deux accidents.

Sœur Marguerite
Marie-Christine !

Marie-Christine
Deux merveilleux accidents. Mon Théo et ma Momo. (Un temps) Qu’ils sont mignons, surtout quand ils crient… On dirait leur père. (Elle soupire. À Pierre) Tu as remarqué quand Théo sourit, il a le regard de Jacques-Henri quand il était petit.

Pierre
C’est lui qui vous a dit tout ça ?

Silence.

Marie-Christine et Sœur Marguerite se regardent puis haussent les épaules.

Marie-Christine
Disons que c’est ce que nous avons compris après… Après… (À Sœur Marguerite) Aidez-moi vous, enfin !

Sœur Marguerite
Une série d’épisodes aux preuves concluantes.

Marie-Christine
Tout à fait. (À Pierre) Ce qui me donne envie de l’étriper.

Sœur Marguerite
Marie-Christine !

Marie-Christine
Je ne suis pas prête à le voir aimer !

Sœur Marguerite
Marie-Christine, que vous ai-je dis sur le pardon chrétien ?

Marie-Christine croise ses bras en boudant. Pierre reçoit un message sur son portable. Silence.


Pierre
Et où est Jacques maintenant ?

Sœur Marguerite
Je ne sais pas. C’est vous qui nous disiez qu’il venait ici… Pourquoi ?

Pierre
Claire est partie.

Marie-Christine se lève
Comment ça partie ?

Pierre
Elle est partie. Enfin, elle part en mission au Kenya. Pour deux ans.

Marie-Christine
Mais il faut l’en empêcher. Elle doit épouser mon fils !

Pierre
Disons que votre fils ne lui a pas vraiment montré qu’il l’aimait jusqu’à présent.

Marie-Christine
Mais il l’aime ! Il l’aime ! C’est écrit sur son visage ! Ne l’avez-vous pas vu ? (Ils restent silencieux) Il faut le sauver ! Il faut lui dire d’aller la chercher ! De la rattraper ! Ils font tous ça dans les films !

Sœur Marguerite
Dans les films, Marie-Christine. Dans les films. Ici, on n’est pas dans un film, Marie-Christine. Vous vous êtes trompée de catégorie.

Marie-Christine
Mais je ne fais pas dans la tragédie moi ! Mon fils doit l’épouser ou il sera malheureux ! Si malheureux !

Elle s’assoit sur le canapé. On voit Jacques près de la porte. Il attend sans rien dire.

Sœur Marguerite s’approche et entoure les épaules de Marie-Christine de son bras.

Sœur Marguerite
Calmez-vous. Jacques sait très bien être heureux…

Marie-Christine
En passant d’une femme à une autre parce que celle qui est dans son cœur l’a refusé ? Est-ce cela le bonheur Sœur Marguerite ? Vous savez bien que non. Il mérite mieux, mon Jacques-Henri.

Sœur Marguerite
Il n’y a que lui pour vous le prouver.


Scène 8

Jacques
C’est moi qui l’ai refusé maman. C’est moi qui ai tout gâché.

Marie-Christine se lève
Mon fils (Elle lève ses bras et le serre contre elle) Et pendant tout ce temps, tu étais amoureux et tu ne me l’as même pas dit.

Jacques
C’est que je n’avais pas bien compris moi-même, mère. (Silence) Où est Claire maintenant maman ? Où est-elle ? Derrière chacune des femmes que j’ai cru aimer, dans chacun des corps que j’ai serrés contre moi. Je ne l’ai jamais oublié. On dit que le premier amour est le plus difficile à oublier car il vous ramène aux douceurs de l’enfance. Claire était peut-être le premier amour que j’aurai dû oublier pour grandir mais j’ai grandi depuis. J’ai aimé aussi… Et je sais qu’il n’y a qu’elle qui me correspond. C’est dur de rencontrer l’amour jeune. C’est injuste en vérité car on n’est pas prêt et on le gâche.

Marie-Christine
Tu ne t’es pas battu pour elle.

Jacques
Car elle m’a quitté. (Silence) Elle voulait que je grandisse, que je vois par moi-même, que je comprenne par moi-même qu’il n’y avait qu’elle… Et idiot que je suis, je suis resté aveuglé par ma peine, par ma souffrance, par la jalousie envers Pierre.

Marie-Christine
Pierre est ton ami, pourquoi serai-tu jaloux de lui ?

Jacques
Pierre est le fils que vous auriez dû avoir.

Sœur Marguerite
(À Marie-Christine) Pierre est le fils que vous auriez voulu avoir. (À Jacques) Correction Jacques. Et je dirai même plus, qu’elle aurait voulu avoir depuis le mariage de Pierre… Depuis, je crois qu’elle a compris.

Silence.

Jacques
Je ne crois…

Marie-Christine
Compris que tu étais heureux à ta manière. Malheureux à cause de moi, de ton père et de nos attentes. Ces mariages arrangés effaçaient ce que nous ne voulions pas voir… Nous n’avons pas toujours soutenu tes choix.

Jacques
Et Pierre était le fils idéal qui embrassait la carrière de directeur financier et mariait une jeune fille de bonne famille. Moi, je suis sortie avec la fille qui faisait du théâtre et qui marchait pieds nus dans les parcs.

Marie-Christine
Je sais. (Un temps) Je sais.

Jacques à Pierre
Où est Claire ?

Jacques et Marie-Christine
Je lui dois des excuses…

Pierre
Elle est partie.

Jacques
Partie ? Encore ?

Sœur Marguerite
Elle quitte la France pour le Kenya.

Marie-Christine
Cours. Va la rattraper.

Jacques sourit faiblement
Le destin a parlé, mère. Je suis trop épuisé pour courir. J’ai déjà couru beaucoup de femmes, je ne me sens plus la force de courir après celle qui me fait le plus peur au monde. Je ne saurai pas me montrer nu face à elle et prendre le risque qu’elle me rejette encore. Comment vais-je survivre à ça, mère ?

Marie-Christine
Mais tu l’aimes, Jacques.

Jacques
Je sais. Et je suis très heureux comme ça. Je sais qu’elle est là. En vie. Cela me suffit. Et j’ai ma vie ici.

Marie-Christine
Mais mon fils…

Jacques
S’il vous plait. N’insistez pas. Je ne me marierai pas ce soir, ni demain, ni après-demain… Ni jamais mère. Je resterai tel que je suis, un gigolo de luxe à collectionner des aventures sans lendemain. Peut-être aurai-je d’autres enfants qui m’apprendront à sourire, mais je suis trop écorché… Trop écorché pour redonner mon cœur.

Marie-Christine
Je comprends. Je comprends. Mon petit gigolo. Mon petit gigolo d’amour. (Elle le prend dans ses bras)

Sœur Marguerite
Pas d’amour, mais par amour.

Marie-Christine
Pardon ?

Sœur Marguerite
Jacques, vous êtes gigolo par amour… (Elle serre fébrilement la main de Jacques) Félicitations.

Elle sort. Ils se regardent sans comprendre.

Le rideau se baisse.
Scène 9

Charles Aznavour, Comme ils disent.
Le rideau se lève.
On voit Jacques faire des gestes du quotidien. Ranger sa vaisselle.
Il change de musique. M.C. Solar, Caroline.
Il sort son lit de son canapé. Agacé, il change de musique.
Musique de Claude François, Comme d’habitude.
Il sort dans la salle de bain et revient habillé en pyjama.
Il s’allonge. La musique et la lumière s’éteignent


Scène 10

La lumière revient. Bruit des oiseaux. Le réveil radio se met en marche.

Commentateur
Il fera beau aujourd’hui sur Paris. Du soleil sans nuage avec une température de 14° le matin et de 26 l’après-midi. Une belle journée en perspective idéal pour des balades en amoureux ou en famille pour profiter des couleurs de la capitale. Et comme la vie est belle, on passe tout de suite du soleil en musique, avec le grand, l’unique, Louis Armstrong, What a wonderful world. Bonne matinée à tous, il est 7 heures.

La musique commence et joue pendant 30 secondes.

Jacques se lève brutalement de ses draps
Shut up ! Shut up ! (Il éteint la radio en sortant de son lit) Le monde, il n’est pas wonderful du tout ! Mais alors pas du tout ! (On sonne) La preuve, c’est qu’on vient m’emmerder à 7 heures du matin ! Si c’est pour me faire passer la même journée qu’hier (il crie) NON MERCI.

Claire derrière la porte
Jacques, c’est moi.

Silence.

Jacques se lève et fait quelques pas nerveux.

Il ouvre la porte.

Silence.

Claire montre son paquet blanc et deux gobelets en carton qu’elle tient dans ses mains
Croissants au beurre et thé au lait, comme d’habitude ?

Il prend ses affaires des mains les pose sur le bar.
Jacques sourit. Ferme la porte et serre Claire dans ses bras.

Jacques
Oui. Comme d’habitude.

Il l’embrasse sur la joue en riant puis la porte dans ses bras en la faisant tourner

La musique reprend et ils dansent.

Le rideau tombe.
Fin


Céline Hervé-Bazin
Email : celinehervebazin@yahoo.fr