Le personnage principal, lui, n’a pas refusé. Il va, à la fleur de l’âge, à la rencontre de la volonté des Etats. Il apprend à connaître le froid du métal, la terreur des nuits sur le qui-vive, les bruits du canon. L’odeur des gaz, le contact de la boue, les couleurs du sang. Les cris d’assaut des attaquants et ceux, d’agonie, des mourants : la volonté de tuer. Il fait partie des milliers de jeunes et moins jeunes envoyés, peu importe sur quel front, à la guerre de 1914 – 1918. Son expérience est plus vraie que celle du papier, et pour cause : le vécu de l’auteur guide la plume.L’essentiel de la nouvelle repose sur cet événement universel, cyclique, profondément humain et pourtant à peine évoqué. Quoi de plus banal qu’une guerre. Quoi de plus tu. On a peur de la guerre. Elle arrive sans prévenir ou couve en permanence. On en parle à mi-voix ou de manière sous-entendue. On s’y habitue et on voudrait l’oublier. On y vit, on y naît parfois, comme on y meurt. On la fuit - comme l’auteur.
Comme ce personnage principal qui, sorti vivant de la Première Guerre Mondiale, revient sur les chemins de ses anciennes escapades. Sur ce morceau de Provence autrefois désertique, dans cette solitude d’une région peuplée par le seul vent et la sécheresse. C’est un morceau de terre imaginaire. Qui l’a connue ? L’auteur, peut-être. Terre qui rend fous ceux qui y vivent, projection d’un phénomène dans un lieu inventé : une terre grise, sèche et morte comme la guerre.
Le personnage revient sur ce morceau de néant. Sept ans auparavant, en 1913, il y avait rencontré un homme énigmatique : un étrange berger solitaire vivant avec son chien et ses moutons. Son mode de vie était simple, mais respirait l’ordre et l’harmonie. Le toit de sa maison était fort comme une grève : il arrêtait les hurlements du vent comme le sable sur lequel les vagues viennent se briser. L’homme parlait à peine, mais en sa compagnie, le jeune homme perdu avait trouvé un bien-être apaisant : un silence de plénitude.
Pourtant, un détail l’avait intrigué plus que tout : au soir, à la chandelle, le berger avait sorti un sac de glands qu’il avait étalés sur la table. Puis, un par un, il les avait minutieusement étudiés, de manière à séparer les bons des mauvais. Une fois obtenu un tas assez important de bonnes semences, il avait constitué dix petits tas de dix.
Le lendemain, le jeune homme avait vu le berger, avec une patience et une abnégation admirables, planter un à un ses glands dans le sol de cette terre désertique. Il en plantait, expliqua-t-il, cent par jour. Cela ferait, dans quelques années, et en comptant les pertes, plusieurs milliers de jeunes arbres verts recouvrant l’actuelle solitude battue par les vents. Pourquoi faisait-il cela ? Le berger avait tout simplement trouvé, dans cette activité solitaire, une manière de continuer à vivre après la disparition de son épouse et de son fils. Une activité loin des hommes, parfois si monstrueux ; près de la terre, souvent si belle.
« Les hommes peu[vent] être aussi efficaces que Dieu dans d'autres domaines que la destruction ». Avec cette nouvelle écrite dans une langue dont la simplicité fait toute la beauté, Jean Giono signa en 1953, dans la lignée de son engagement pacifiste, un manifeste contre les guerres – mais aussi une œuvre qui respire, comme son mystérieux berger, la plénitude.

Peu de choses suffisent au bonheur, dit-on. En effet il suffit de lire cette nouvelle, pour se sentir immédiatement mieux. Le Canadien Frédéric Back l’a bien compris, qui a rendu ce merveilleux texte plus accessible encore, par une adaptation en film d’animation en 1987[1]. On peut vérifier, en regardant ce court-métrage de trente minutes disponible gratuitement sur internet[2], que le style du dessinateur, les couleurs, la voix de l’acteur Philippe Noiret prêtée au narrateur et la mise en scène ont merveilleusement respecté l’esprit de la nouvelle de Jean Giono. Faites une pause… en lisant[3] ou regardant L’homme qui plantait des arbres, et découvrez un beau récit qui aide à surpasser les tragédies universelles et individuelles : un récit transmetteur de paix.
[1] Oscar du meilleur film d’animation au Los Angeles Animation Celebration (Etats-Unis), Grand Prix du Festival international du cinéma d’animation d’Annecy (France), Grand Prix du Festival international d’animation d’Hiroshima (Japon), Prix du meilleur court-métrage au 6ème Festival du cinéma international de Québec (Canada).
[2] Film sur Daily Motion en français :
http://www.dailymotion.com/related/1422676/video/xuhkt_1-lhomme-plantait-des-arbres-giono_shortfilms (première partie)
http://www.dailymotion.com/related/1422461/video/xuhqs_2-lhomme-plantait-des-arbres-giono_shortfilms (deuxième partie)
Sur Video Google en anglais (dans Video Google chercher « manwhoplantedtrees.avi ») :
http://video.google.com/videoplay?docid=2926032018049266053&q=%22the+man+who+planted+trees%22&total=12&start=10&num=10&so=0&type=search&plindex=0
[3] Texte sur Wikisource.org en français :
http://fr.wikisource.org/wiki/L%27Homme_qui_plantait_des_arbres
Sur Pinetum.org en espagnol ou en anglais :
http://www.pinetum.org/GionoES.htm