André Malraux, ici et maintenant

Hemingway jouait à en être un. C'est pourquoi l'anecdote concernant la rencontre d'Hemingway avec Dashiell Hammett est significative : Hemingway rencontre dans un bar D. Hammett, l'auteur génial de la Moisson Rouge, du Faucon Maltais, que la vie hollywoodienne réduira au néant. Hemingway prend une cuiller, la pose entre son avant bras et son biceps, et la tord par simple tension des muscles. Ce à quoi Hammett, pas franchement impressionné, rétorque : « c'est bien petit, maintenant vas jouer avec les autres gosses dans le bac à sable ». Malraux, lui est plus discret. Lorsque ses parents lui demandent, étant petit, ce qu'il veut faire, il leur répond : « Vous verrez. »
Effectivement, il s'agit bien d'observer l'homme dans l'action, de le voir, d'être spectateur de ses prouesses, de voir le mécanisme qui le pousse à agir. Il serait trop facile de dire que Malraux est devenu un écrivain célèbre pour « satisfaire » son grand-père, maître tonnelier et armateur, qui trépignait de voir qu'aucun de ses fils n'avait choisi cette voie.
C'est l'incarnation dans le temps présent, qu'en temps qu'agnostiques, Malraux et Hemingway ont voulu expérimenter. Agir, penser, durant le temps qui nous est imparti, dans le but d'être admiré. Parallèlement au côté fanfaron d'Hemingway, voici la mythomanie de Malraux : « Oui, je mens, mais mes mensonges deviennent des vérités » déclarera-t-il à Clara Malraux.
Les engagements de Malraux font découvrir une âme plus profonde que cette image, plus complexe. Dans l'action, il n'y a pas de réflexion, et qui dit réflexion, dit retour sur soi. Emmanuel Mounier, le philosophe du Personnalisme, a bien vu cela, dans son essai consacré à Malraux, Bernanos, Sartre et Camus, intitulé : l'Espoir des désespérés. Pas de retour sur soi, car primer sur le « je », c'est supprimer le « Moi ».
De l'Anarchisme de ses débuts, auprès de Clara, et du libraire Kra, au Communisme (Trotsky le reconnaissait pour un camarade) puis au Gaullisme, Malraux n'a vu dans ces dogmes qu'un média, un « moyen de transport ». Ce qui l'intéressait vraiment c'est ce qui se passerait après cela. Il n'est pour autant pas dupe, et dans ses écrits, toujours une lucidité extrême. Ernest Noth, auteur notamment de l'Homme contre le partisan, décrivit Malraux en ces termes : « une énergie glaciale et concentrée ». Et Marès Sperber voyait en lui un Saint-Just.
Malraux a voulu une vie « en marge », comme il le dit lui-même. Il s'improvise « libraire-expert » en fournissant à des librairies de livres anciens des ouvrages précieux et des éditions originales. Il travaille pour le libraire-éditeur Simon Kra (fondateur des Éditions du Sagittaire), fréquente assidûment le Musée Guimet, y dévore tout ce qui concerne l'Orient. Tout cela avant vingt ans ! Il joue en Bourse, et après avoir ruiné sa femme, (et lui-même par conséquent), entreprend d'aller en Indochine pour tronçonner des statues. « Vous ne croyez tout de même pas que je vais travailler » dit-il à Clara, en apprenant leur faillite. Toutes ses entreprises, périlleuses, inconscientes, se métamorphosent en coups d'éclat. Qu'il s'agisse d'échec ou de réussite. Et d'ailleurs ce n'est pas là l'important. « L'homme occidental reste informe parce qu'il attend », explique-t-il dans Lazare. Malraux n'attend pas. Mais sa silhouette fameuse n'est finalement qu'une ombre furtive. Donc on ne connaît pas l'homme. Céline disait ceci : «Tout ce qui est intéressant se passe dans l’ombre, décidément. On ne sait rien de la véritable histoire des hommes». Bien que contraire à l'idée de Malraux, selon laquelle l'homme est ce qu'il fait, cette sentence, pleine de déceptions, sonne assez juste. On ne connaît que la volonté de Malraux, cette incarnation, ce déroulement d'images. Le regard fuyant dans les photographies c'est cet homme que l'on ne perçoit pas. Même lorsqu'il s'agit de se livrer, il nomme cet exercice Antimémoires. Prenant pour modèle (ou anti-modèle) Chateaubriand et ses Mémoires d'outre-tombe, où l'auteur du Génie du Christianisme entre-mêle les ans, les faits, les lieux, Malraux ajoute à cela une confusion en exécutant un « patchwork » de ses œuvres antérieures : dans Antimémoires, justement, on retrouve des passages -ou le texte entier- des Noyers d'Altenburg, de La Condition humaine, et de La Tentation de l'Occident. L'effacement progressif de la cohérence de l'action dans l'œuvre de Malraux cède la place à une métaphysique de l'art, le mouvement devient intérieur. L'auteur se réfugie dans ses souvenirs, dans l'imaginaire, la religiosité : « L'ère des aventures individuelles est close. Un homme seul aujourd'hui n'a plus de chance de marquer l'histoire » (Roger Stéphane). La part divine de Malraux, où se trouve-t-elle alors ? Où son âme vagabonde-t-elle dès lors que la réflexion vient le trouver ? Où cherche-t-elle la sérénité ? C'est dans l'art que toute la religiosité de Malraux va se répandre. Il y a chez lui une mystique de l'art. Sinon, d'où viendrait cette étrange fascination pour la Piéta de Piero della Francesca, qu'on retrouve dans nombre de ses textes? C'est chez lui plus que tout autre, l'affirmation de ce que l'homme a de divin en lui. L'art est une action. C'est la représentation de la divinité de l'homme, cet artefact, ce témoignage de la possibilité de l'existence verticale d'un Dieu. Ici, Malraux crierait au « mot piège » : Dieu représente à la fois l'autorité, la justice, la loi, mais aussi l'amour, l'amour-compassion. Des concepts bien opposés. Malraux ne recherche pas Dieu mais un sens à la vie, du moins le croit-il. Son nihilisme opiacé a fait le rapprochement entre ce « rien » qui est le sens de la vie, et Dieu, soleil noir absent. Son engagement politique est, de son propre aveu, une Communion. La fraternité, qu'il définit comme étant le Bien, en opposition au Mal absolu ( voir Lazare), est aussi Crucifixion, Sacrifice. Malraux serait-il un héros chrétien ? Bonne relecture...