lorsque dans une de ses aventures, il avait échoué sur un hamac mexicain,
emporté par la fièvre jaune et ses symptômes ravageurs…. Il ne savait
plus, à force d’inventer, qui de Almaherida ou de l’Autre avait pour lui
l’expérience vécue.
Au réveil d’une nuit fade et peu alléchante, un certain matin,
Almaherida, la bouche pâteuse, les yeux embrumés, se rappela à l’ordre
pour ne pas subir une nouvelle fois les enchantements du farniente et de
la mélancolie. Si sa chambre était si chichement aménagée, c’était bien
sûr pour ne pas être tenté d’y rester. Il ne connaissait que trop bien ces
journées, allongé sur un matelas de l’Etat, dans sa chambre d’étudiant, où
il somnolait en attendant le crépuscule. Son corps avait insidieusement
gardé l’accoutumance de la station horizontale, du manque de nourriture,
de cet état de grâce à mi-chemin entre la maladie de l’âme et de la chair.
Il méprisait ses organes internes, notamment son estomac et son foie,
trop faibles à son goût pour supporter le régime qu’il s’imposait avec la
détermination des damnés, des suicidaires. Il méprisait également cette
catégorie de personnes, n’ayant rien de mieux à faire que de se tuer et
laisser les autres s’en tirer à si bon compte. En fait il méprisait tout ce qui
était en rapport avec l’humain et la Civilisation.
Almaherida aurait pu paraître cynique auprès de certaines personnes,
blasé auprès d’autres, mais il avait déjà vécu une première vie sur cette
terre, et la deuxième ne semblait pas plus le charmer que la précédente.
Pouvait-il être digne de l’estime qu’il se portait ? Il avait si souvent déçu
ses proches, et par conséquent lui-même, que rien n’avait plus
d’importance. Almaherida avait l’impression d’avoir trop perdu, pour
concevoir de se perdre encore. Néanmoins, au fond de lui, une lueur
d’espoir, d’honnêteté, de don de soi, se maintenait malgré sa froideur
cadavérique. D’autant plus que puisqu’il n’avait plus rien à perdre, il était
en mesure de tout tenter.
Certes disposé à s’engager dans une action, armée ou autre, afin que le
changement tant réclamé s’opère, mais jamais sans perdre de vue son
d’objectif principal : une mort digne, une mort sans concession.
Almaherida avait quelques notions de Bushido. Et son katana, offert par
une ancienne connaissance, luisait éternellement dans ses nuits
blanches. Il ne l’avait jamais dégainé, pensant que lorsqu’on dégaine une
arme il faut s’en servir tout de suite, avant que l’adversaire ne puisse
réagir. Adversaire imaginaire, parfois. Pour les mêmes raisons il ne
laissait jamais une bouteille d’alcool entamée dans sa cuisine. Ce
jusqu’au-boutisme, qui l’avait mené aux pires déséquilibres jusqu’au
reniement de ses antécédents, prenait sa source dans cette folie, naguère
si bien imitée, rongeant indéfectiblement le marionnettiste pour parfaire
l’illusion.
Sa démarche n’avait rien du dandy ou de l’esthète, elle lui venait d’une
timidité ancestrale, un dragon blessé, jamais vaincu. Il avait préféré, à des
moments précis, paraître fou plutôt que sincère.
Après avoir bu sa cafetière quotidienne, il alla se promener un long
moment sur les bords du canal. Méditant à une mauvaise action lui
permettant d’exorciser son ennui, Almaherida ne trouva que quelques
visages tristes peu enclins à la farce : à quoi bon faire le mal si plus
personne ne s’en soucie ?
Il trouvait sa liberté remise en cause quand aucun juge, improvisé, ne
venait lui faire la morale. La lassitude du genre humain, parvenue à son
apogée de médiocrité, occasionna chez lui un léger tourment, très vite
endigué par le rire qu’il se prescrivait afin de briser net ses réflexions
moroses.
Il se rendit au centre ville. C’était bientôt Noël. Les figures semblaient
plus aptes à recevoir une leçon de méchanceté.
Il entra dans une librairie, fit le tour des rayons, s’apitoyant sur le sort de
quelques auteurs dont le quotient intellectuel ne devait que rarement
s’élever au dessus du niveau de la mer, plaignit le manque de style des
céphalopodes, et enfin le manque d’imagination des plus vigoureux. Une
vendeuse s’approcha de lui demanda s’il voulait de l’aide :
« Oui, j’ai mon lacet défait, si vous voulez bien vous baisser pour me le
refaire.
- je ne comprends pas.
- Ce n ‘est pas grave.
- Si, expliquez-moi, je suis sûre qu’il y a de quoi rire. »
Almaherida lui prit alors des mains un de ces livres aux images atroces et
pathétiques utilisés pour atténuer la lutte des classes, la réduire à l’état de
caprice, et déclara :
« Là, il y a de quoi rire. »
La femme, outrée, pivota du talon. Almaherida détourna le regard pour
ne pas affronter ses fesses flasques de mal-baisée.
Un autre moment, il tomba sur la photo d’un pseudo philosophe et éclata
de rire, réveillant les quelques rats squattant les étagères, plongés dans
leurs aberrations :
« Dois-je prendre ce livre parce qu’il est beau ? Ou bien est-ce parce que
ce livre est beau que je me dois de l’acheter ? La couverture existe-t-elle
en mauve, pour aller avec la moquette ? Est-il à la mode ? »
Un vendeur, sans doute un missionnaire, après avoir bavardé un instant
avec la vendeuse outrée, alla le voir pour lui demander quel livre il
désirait.
« Avez-vous Anatomie de la Mélancolie ?
- C’est de qui ?
- Burton.
- Tim Burton ?
- Laissez tomber. Chaos d’Almaherida?
- Je ne crois pas, ce nom ne me dit rien.
- C’est bien dommage. Au revoir. »
La gratuité de ses mensonges l’égaillèrent un moment, alors qu’il
cherchait un café où s’asseoir, mais peu à peu son humeur changea : il se
mit en colère contre lui-même, et au lieu de s’installer à une table, il se
posa au comptoir d’un bar et commanda :
« Une Corona. »
Le serveur lui proposa une tranche de citron. Il refusa, pour le principe,
avant de boire la bière goulûment, d’allumer une cigarette et d’expirer la
fumée par ses narines. La différence de température avec l’extérieur le fit
saigner du nez. Des gouttes de sang tombèrent sur le sous bock. Il prit un
mouchoir et rejeta sa tête en arrière, souhaitant n’avoir pas à se
remémorer toutes les fois où cela lui était arrivé car sa mémoire aurait
vite fait de lui rappeler d’autres choses qu’il désirait oublier.
Almaherida se devait de vivre dans la fiction.
De retour dans son antre, il reçu un coup de téléphone. Une amie,
dont il n’avait pas de nouvelles depuis l’été, l’invitait à passer le réveillon
avec elles et ses amies. Il accepta, expliquant que cela lui ferait le plus
grand bien, et aussitôt la communication coupée, il regretta son entrain.
Ne savait-il pas comment tout aller se passer ?
Il descendit acheter une bouteille de Whisky. A la moitié de la bouteille,
il se fit un croque monsieur, puis envoya un texto à Paul, qui, à l’instar
d’Almaherida, avait l’habitude de boire seul. Il proposa un rendez-vous,
chez lui, pour parler de tout et de rien, se vider la tête de mauvaises
pensées, envoyer balader son esprit.
« Et prend des bières.
- J’en avais l’intention. »
Paul débarqua éméché. Ils ne se serrèrent même pas la main. Ils s’assirent
autour de la petite table du salon où les munitions étaient disposées. Ils
allumèrent chacun, en même temps et de façon involontaire, une
cigarette. Cette coordination les fit sourire. Ils trinquèrent, vidèrent leurs
verres et se mirent, comme prévu, à parler de choses et d’autres. Paul
travaillait dans une société. Il en parla sans s’étendre sur le sujet. Parla de
ses projets de voyages, sans donner de lieux ni de dates. Almaherida parla
de la librairie où il avait mis les pieds, plus tôt dans la journée, puis
écouta Paul en buvant.
Quand la bouteille de whisky fut finie, ils achevèrent les bières et se
rendirent dans un bar irlandais pour en finir avec leur velléité. Ils
gouttèrent plusieurs whiskey, et à la fermeture retournèrent chez eux
avec la certitude d’être à la fois les pires et les meilleurs des vivants.
Ces deux-là ne savaient pas se tenir habituellement, et pourtant une
chape de plomb comprimait leur frénésie ce soir là. La lassitude est
contagieuse, tout comme la lèpre.
Trois heures plus tard, Almaherida s’éveilla avec la sensation d’étouffer.
Il alla se passer de l’eau sur le visage, erra autour du réfrigérateur sans se
résoudre à l’ouvrir. Il s’allongea de nouveau, la tête bien remontée pour
ne pas vomir – il avait su vomir à une époque. Il serra ses dents et ses
poings, se concentra sur l’origine du mal, et se rendormit finalement en
un peu moins de deux heures.
Le lendemain il travailla à son histoire. Sa gueule de bois lui facilita le
travail. Les mots venaient seuls, s’écrivaient seuls, se lisaient seuls. Le
processus créatif savait se passer lui. Il n’était qu’un vase communiquant.
Cela ne faisait que passer par son être. De l’estomac jusqu’au cortex, du
cortex au clavier, du clavier à l’écran. Ses idées traversaient le vide.
Traverseraient-elles le temps ? Se demanda-t-il. Il rit bientôt de cette
question. Et de sa propre réponse.
La pluie, moche, puis la neige, faussement pure, le dissuadèrent de sortir.
Il travailla, une bouteille d’eau à la main, jusqu’à épuisement, jusqu’à ce
que ses yeux lui fassent voir de petits anges. Il consomma du soda en
grande quantité, et regarda un mauvais film tout en ingurgitant une pizza
commandée, livrée dans les temps, en 29 minutes très exactement, par un
jeune homme à lunettes, peu sûr de lui, qui cherchait à cacher
désespérément dans la poche de sa veste une sorte de cagoule rouge vif.
En fait, il ne s’agissait pas d’un mauvais film : c’était un pur navet.
Almaherida n’aurait jamais voulu avoir dire la vérité sans la rendre,
sinon attractive, du moins artistiquement potable. Le peu de personnes
qui en avaient trop sur lui, hormis une exception, avaient avec lui un
accord tacite digne de l’Omerta. Il n’aimait pas savoir qu’on puisse parler
de sa personne, se refusait à tout commentaire lorsqu’on lui en demandait
la raison. Le simple fait d’aborder dans une conversation son mode de vie,
ses choix, le mettaient dans une colère noire. Il se transformait en ce petit
trio de singes qui voient, n’entendent ni ne disent rien. Il n’avouait que
sous la torture. Il se détestait.
Il est impossible d’échapper au regard de l’autre, et Almaherida savait
bien que ses historiettes sonnaient souvent faux. Il trouvait malgré cela
un certain réconfort dans ces fausses pistes. Il appliquait le système de la
surinformation pour parer aux attaques externes, faisait de la publicité
pour lui-même. Sa mégalomanie : de toute évidence une défense contre
le peu de respect qu’il avait réellement pour lui-même, l’aidait à justifier
certains de ses comportements. Différents traits de caractère, distincts,
l’amenaient à agir d’une façon dans une situation donnée. Almaherida
pouvait paraître à deux moments différents, entièrement étranger. Ses
qualités, ses défauts, s’exprimaient à travers lui sans qu’il puisse les
contrôler, toute la machinerie instillait des réflexes, des ordres, qu’il était
impossible de ne pas appliquer. Malheureusement il voyait trop
clairement quels sentiments se cachaient derrière ses prétendues
qualités : sa générosité étant un moyen perverti d’exprimer son mépris, sa
supériorité, son détachement. La compréhension cachait bien souvent
l’ennui, etc.
S’il fallait résumer les eux grands défauts de l’être humain : égoïsme et
peur. Et en cela Almaherida était humain. Dans la cosmogonie des
sentiments, ces deux-là étaient Dieux fondateurs. Par divers croisements,
on devait obtenir les principaux moteurs de la vie, de l’amour jusqu’à la
haine.
Défauts, très visibles, qui l’amenaient à excéder en toute chose, offrant
nonobstant la possibilité nouvelle de se déclarer caractériel, instable
ainsi qu’un lot d’expressions qui renforçaient sa carapace. De quoi
espérait-il se sauver, puisque de toutes les manières il allait être digéré,
lentement et longuement. Il le savait, et sa mauvaise foi l’intriguait plus
qu’elle ne le choquait.
A la fin du jour il se laissa aller à une rêverie. Il voulait envoyer
balader de nouveau son esprit. Cela lui vint tout d’abord en regardant un
livre : A rebours, de Huysmans. La tortue couverte de pierres précieuses,
ployant sous le stupre, ne pouvant plus avancer, se substitua à la
couverture de l’imprimé qu’il tenait entre les mains. Dans un excès de
rage, il jeta l’ouvrage à ses pieds : « Je ne veux plus être accaparé par
l’esprit des autres, je veux faire un rêve qui m’appartient ».
Son imaginaire, peuplé de références, ne lui convenait plus. Un véritable
vide s’y remuait depuis qu’il avait changé de nom. Almaherida devait
recréer tout un écosystème pour mettre au point une rêverie digne de
Almaherida. Il feuilleta un livre d’art, mais ses yeux se tournèrent
naturellement vers une carte postale traînante représentant l’océan
pacifique, d’un vert émeraude, bombé par l’horizon, qu’un élégant bateau
venait saborder. Il ferma ses yeux pour mieux entendre le bruit des
vagues, et s’endormit doucement avec la brise chaude et iodée du bord de
mer.
Cette négligence lui coûta : peu à peu, l’embarcation se transforma en
caravelle, et des coups de canon retentirent. Il vit de nombreux pirates
accoster, le transpercer de mille part avec leurs sabres sans qu’il puisse
réagir. Agonisant, il eut le temps de voir leur chef : c’était lui-même,
borgne, accoutré à la manière des corsaires, deux pistolets enfoncé dans
une ceinture rouge, une chemise de flanelle, large, et tachée de sang ; une
barbe rousse lardée de cicatrices, des sourcils hauts, et un sourire empli
de haine. Il s’éveilla en sueur, étonné de voir son propre visage, et alla se
contempler dans la salle de bains. Il ne se reconnût pas tout de suite, il
avait encore en tête l’image du pirate, seule sa barbe était identique à
celle du rêve, le reste n’était qu’invention. Etait-ce bien lui, cet affreux
sanguinaire, n’avait-il pas rêvé ? Si. Sotte question. Mais s’il était le pirate,
quelle apparence avait-il pris dans la représentation ? Il voulut se
rendormir, de retrouver ce rêve, de se voir dans une glace, ou sur le reflet
d’une arme blanche. Rien n’y fit. Il ne pût qu’imaginer qu’il jouait du
violon dans un petit bureau désordonné où s’entassaient des pages et des
pages de texte incompréhensible. Almaherida se crut mort un instant.
Renaître indéfiniment faisait partie de ses capacités.
La fiction faisait notoirement partie de sa vie, comme dit précédemment,
et pourtant Edgar souhaita la voir disparaître à jamais. Il avait ouvert ses
yeux et son coeur au monde, par hasard ; telle était la clé de son oubli
forcé. Il voulait non seulement oublier ce qu’il avait vécu, mais aussi ce
qu’il avait imaginé. Eliminer froidement chaque personnage, chaque lieu
imaginaire, chaque pensée, idée, qui le ramenaient à la souffrance
engendrée par la création. Dans cette optique, changer de nom, changer
de vie, il devint l’ombre de lui-même, un poursuivant, une âme perdue
cherchant à venger l’innocence perdue, par l’annihilation totale de
l’imaginaire.
Qui voulait-il devenir ? Autre. Il savait que ses nombreux pseudonymes
ne le laisseraient pas accaparer l’ensemble de son être, et se résolut à un
grand nettoyage, un grand carnage. Moniz pensa bien malgré lui à
Pessoa, Kafka, et autre Gary. Alors commença le récit de la
machination…
(À suivre)